Nouvelle sur Haziel et Sitri (Recueil #1: relation amoureuse)

artiste: carlosgarijo

artiste: carlosgarijo

Avec les six guerrières de l’Élite sous mon commandement, nous avions combattu des elfes et étions rentrées plus blessées qu’à l’accoutumée. Une des membres, Bathin concoctait un baume à base de plantes médicinales. Il pansait nos plaies et reconstituait nos tissus endommagés, instantanément, mais cette fois-ci, il n’avait pas colmaté le trou de mon ventre. Une épée avait entaillé profondément mon abdomen. Amochée et poussiéreuse, je retrouvai Sitri, l’ange qui m’attendait dans ses quartiers. Depuis bientôt deux ans, nous partagions nos journées et nos nuits.

— Haziel, dans quel état es-tu ? s’écria Sitri, lorsqu’il me vit.
Dès que je franchis le seuil, il se précipita vers moi et m’attrapa sous les aisselles pour me soulager.
— Ça va aller, ce n’est qu’une égratignure, répondis-je.
Le cliquetis de mes bottes accompagnait mes pas dans la pièce principale.
— Ne me dis pas que ce n’est rien. Ton armure est trouée ! Je vais t’aider à l’ôter.

Au point culminant de la rixe, je m’étais laissée distraire. Ma sœur, Agapé s’était trouvée en mauvaise posture, encerclée par six combattants. J’avais plongé en renfort afin que, dos à dos, nous puissions veiller mutuellement sur nos arrières. En franchissant leur barrage, l’épée d’un elfe avait transpercé mon dos et était ressortie à travers mon armure, au-dessus de ma hanche. La tension de la lutte m’avait anesthésiée et le coup avait ralenti mon approche. Titubante, je m’étais aperçue de la béance qu’au moment où un vertige inexplicable me gagna. Un de nos belligérants avait presque réussi à m’embrocher et m’envoyer vers l’Autre Monde.
Avec son talent habituel, Agapé s’était occupée des trois derniers traîtres, tout en me surveillant et repoussant les attaques à mon encontre. Je n’avais pas compris, pourquoi, en plein milieu du combat, elle avait hélé Attis, afin qu’elle vienne à mon secours. J’avais estimé avoir un instant de fatigue, mais Attis avait accouru, m’avait conduite à l’écart. Elle avait attrapé son pochon de baume médicinal et l’avait appliqué sur l’ensemble de mes plaies. Mon corps avait souffert notamment sur les parties non protégées par mon armure. Moulée sur mesure, elle était réalisée dans un alliage résistant à toutes les perforations, à l’exception des armes elfiques.
Malgré notre expertise, les missions face aux habitants d’Aelf s’avéraient difficiles à mener et souvent sanglantes. Malheureusement, les pertes dans chaque camp étaient légion. À la tête de l’Élite depuis plus de trente ans, j’avais remplacé la guerrière précédente que des elfes avaient envoyée dans l’Autre Monde. Elle n’avait pas évité l’envoi d’une lance vers son cœur, une attaque classique chez les renégats de toutes espèces. Au marché noir à Sannom, le royaume des damnés et déchus, les armes elfiques étaient vendues à prix d’or. Sans ces armes, nous restions presque invincibles.

Au milieu de la pièce à vivre, j’arrivai à sa hauteur. Tandis qu’une de mes mains encore gantées de sa mitaine métallique lui câlina la joue, l’autre s’appuya sur la table pour me donner du courage.
— Sitri… je vais me débrouiller, le rassurai-je.
— J’en suis sûr, mon ange, chuchota-t-il, à mon oreille, d’une voix pleine de promesses.
Il décala une poignée de mes cheveux blancs et les déposa sur mon épaule recouverte de tatouages qui couraient le long de mon bras jusque sur mes phalanges. Ils témoignaient de ma valeur sur le champ de bataille. En dénouant le laçage latéral de ma cuirasse, Sitri parsemait ma nuque de baisers aussi légers que le vent. Son souffle au creux de mon cou éveilla mes sens.
Aucun ange n’avait réussi l’exploit de me rendre dépendante de lui. Sitri avait le don de réveiller les désirs ensevelis, d’un simple frôlement judicieusement placé. Il m’avait convaincue de lui accorder ma confiance et s’en était montré digne. Ce soldat fougueux dans les batailles et caractériel face à l’autorité se muait dans l’intimité, en un compagnon d’une tendresse et d’une prévenance insuspectable. Nous nous étions séduits lors d’un des bals que nous donnions à Sabaoth pour honorer les solstices. Il avait déployé un courage incroyable pour que j’accepte une rencontre en tête à tête. Je n’étais pas du genre à apprécier les indisciplinés et encore moins les anges qui mettaient en porte-à-faux le commandement. Sitri avait persévéré, occultant mes nombreux refus. Il m’avait montré la véracité de ses sentiments et j’avais plié non sans une certaine réserve.

Dévêtue de ma tunique et de mes mitaines, Sitri m’étendit dans une des alcôves. Dans une cuvette en terre, il trempa un linge humide et effaça les ruissellements de sang coagulé qui marbraient ma peau laiteuse. Avec délicatesse, il ensevelit d’onguent les entailles de mon buste. Nous le gardions dans le tiroir de la table de nuit, car pour un couple comme le nôtre, son utilisation était quasiment quotidienne.
Éclairé par la lumière du jour couchant, je l’observai prendre soin de mon corps à demi nu. Des mèches bleu foncé barraient son visage trop bronzé. Tout comme ma sœur Agapé qui ne correspondait pas aux critères de notre espèce, la grande concentration en mélanine de la peau de Sitri tranchait avec les nuances pastel des anges de Sabaoth. Sa beauté hors norme s’accordait à merveille avec sa forte personnalité. Je ne nourrissais aucun regret de mettre soumise à son obstination et à son charisme.
— Que regardes-tu ? me questionna-t-il, un sourire en coin.
Ses mains s’activaient sur ma blessure.
— J’admire tes traits. Je me disais que je ne les avais pas honorés comme il se doit, depuis fort longtemps, ajoutai-je, en me relevant.
J’embrassai le bord de sa mâchoire. Je remontai sur sa pommette pour échouer sur la commissure de ses lèvres. Dans une profonde expiration, ses épaules s’affaissèrent. De ses mains en coupe, il entoura mon visage et planta son regard dans mes iris blancs.
— Je tiens à toi, Haziel.
— Moi aussi, tu le sais bien.
— J’ignore comment je survivrais si tu rejoignais l’Autre Monde ? soupira-t-il.
Son regard se voila et il s’évanouit dans ses songes. Je déposai un baiser sur sa bouche pour le ramener au présent.
— Ne t’encombre pas le cœur avec ces pensées. Nous cheminons sur une voie tracée et ce qui doit être sera, que nous le voulions ou pas. Ne t’empêche pas de vivre pleinement notre amour pour un avenir sur lequel nous ne disposons d’aucun pouvoir d’action.
— J’ai beau le savoir, mais…
Mon doigt barra ses lèvres.
— Sitri, aucun « mais » ne tient. Profitons à fond du moment qui se présente. Tu vis trop dans les projections d’un futur incertain. Seul compte l’instant présent et la manière dont nous l’expérimentons. Ne préférerais-tu pas le traverser dans l’amour plutôt que dans la crainte du lendemain ? le coupai-je.
J’ignorai sa réponse et l’étreignis tendrement, ma tête au creux de son cou. Je me gorgeai de son odeur suave et pourtant si virile. Le bleu de ses iris et de ses cheveux me transportait vers l’océan, dans lequel nos deux soleils de feu se baignaient. La bienveillance et les attentions de Sitri me proposaient un dépaysement avec la violence, à laquelle mon travail me contraignait.
— Je t’aime, Haziel, comme je n’ai jamais aimé personne. Mon âme et mon cœur t’appartiennent.
Je me redressai et le contemplai. Je le trouvai magnifique et je l’aimais du plus profond de mon être. Le moment me semblait parfait. Ce jour-là, j’avais failli perdre la vie et je refusais de mourir avant de l’avoir demandé en union. Sitri perçut mon changement d’attitude et se raidit. Je pris mon courage à deux mains et dans une ample respiration, j’attaquai :
— Sitri, j’ai bien réfléchi. Je pense que le temps est venu, nous pourrions… si tu en as envie, toi aussi, bien entendu…
La porte d’entrée trembla sous le coup d’une poigne ferme.
— Pas maintenant, hurla-t-il, en direction du fauteur de trouble.
— Sitri, c’est urgent ! cria un homme, en ronchonnant.
Les poings si serrés que ses phalanges blanchirent, il se leva du lit et se dirigea vers l’intrus en l’injuriant. Je le suivis, attrapai ma tunique et me revêtis.
— Il vaut mieux pour toi que la sûreté du royaume en dépende. Quoi ? vociféra-t-il, face au soldat apprêté pour le combat.
— Désolé, commandant. Sitael nous envoie à Derweid sur-le-champ. Il passa la tête derrière la porte. Salut, Haziel, ajouta-t-il, d’un signe de la main lorsqu’il m’aperçut.
Je l’imitai et hochai la tête.
— J’arrive ! s’énerva Sitri.
Il lui ferma la porte au nez, visiblement contrarié. Je pouffai de rire, flattée d’en connaître le motif. Il avait rencontré le regard lubrique de Levaniel.
— Pardon. Tu essayais de me dire quelque chose, mon ange, tenta-t-il, pour retrouver sa douceur.
— Nous en reparlerons à ton retour. Tes hommes ne doivent pas attendre.
— Resteras-tu ici ?
— Je ne pense pas que Sitael ait prévu une autre mission, car notre intervention a blessé également Assiel, Agapé et Nithael. Je me reposerai dans ta chambre en t’attendant. Personne n’osera me déranger dans tes quartiers.
Il s’empara de ma taille et me colla contre lui avant que sa langue rejoigne la mienne, avec virtuosité. Une chaleur éveilla tout mon bassin et ma frustration ne tarderait pas à se manifester.
— Nous finirons notre conversation quand je rentrerai. Rétablis-toi, car je poursuivrai ce que nous avons initié avant que cet abruti ne nous interrompe, susurra-t-il.
— Sitri… ne le nomme pas comme ça. C’est ton frère d’armes, souviens-t’en, essayai-je, de le calmer avant le combat.
— Un casse-pied, tu veux dire !
Il rejoignit un chevalet sur lequel trônait son armure. Il l’enfila et noua les lacets. Il me considéra d’un œil qui illustrait le programme sensuel qu’il avait prévu pour nos retrouvailles et j’en frissonnai d’avance. Sa maîtrise des armes égalait son talent d’amant et son imagination débridée était sans borne. Nous ne nous ennuyions jamais, il avait toujours une idée pour nous divertir. Quand il eut terminé d’ajuster son armure et de vérifier le tranchant de ses lames, je l’enlaçai de nouveau.
— Prends garde à toi et reviens-moi vite. Mon énergie t’accompagnera, murmurai-je, à son oreille.
— À tes ordres, ma commandante. Je t’aime, mon ange.
Après un signe de garde-à-vous, sa main se noya dans ma chevelure afin d’attirer mon visage vers lui et nos lèvres fusionnèrent. Un nouveau coup sur la porte acheva notre étreinte et déclencha ses foudres.
— C’est bon, je viens ! s’égosilla-t-il. À tout à l’heure, mon ange.

Sa main s’apprêta à abaisser la poignée, quand je me sentis prête à lui avouer la teneur de mes sentiments. Je m’étais montrée incapable de transcender mes peurs et de franchir le cap des réponses évasives qui n’engageaient à rien lorsqu’il abordait le sujet.
— Je t’aime, Sitri.
Sous le choc, il pivota et me dévisagea comme hébété. Puis il se précipita et je tournoyai, enlacée dans ses bras tatoués d’arabesques sombres.
— Je suis le plus heureux des hommes de la galaxie.
— Vas-y, avant que Levaniel ne finisse par nous casser la porte, riai-je, le cœur empli de notre amour.
Il me reposa sur le parquet. Il m’enlaça à perdre la raison et regagna sa troupe, me laissant esseulée dans ses appartements.
— Décidément, à chaque tentative, ma demande est interrompue, soupirai-je, blasée.

Je fermai les volets des fenêtres dont la vue courrait sur les forêts de Sabaoth. Le crépuscule naissant avait appesanti l’atmosphère. Une chape de plomb m’atteignit, sombre et lugubre. Un frisson courut le long de ma colonne vertébrale et me glaça le sang, signe d’un mauvais présage. Je le mis sur le compte de ma déception et me ravisai afin de retrouver mon euphorie. Je tournoyai sur moi-même en souvenir de la réaction de mon amant. Il connaissait mon attachement et à présent son intensité. Je l’aimais si fort.
Je repensai à son regard bleu qui avait étincelé, après mon aveu. Cette image me rappela celui qu’il avait eu lors de notre premier pique-nique au bord d’une cascade isolée.

*****

Sitri avait débarqué dans mes quartiers avec un grand sourire et le regard mutin. Je m’étais doutée qu’il m’avait concocté une surprise.
— J’ai vérifié, aucune sortie n’est prévue aujourd’hui, alors je t’emmène dans mon endroit préféré, avait-il lancé, excité à cette idée.
Sans possibilité de contrecarrer ses projets, nous étions partis vers une des forêts proches de la zone sauvage.
La clairière de laquelle une cascade majestueuse s’étendait et alimentait un point d’eau turquoise aussi grand qu’un lac entouré d’une végétation verdoyante. Cet endroit donnait l’impression d’un cocon géant apaisant et vivifiant. Nous avions installé une couverture sur un espace douillet d’herbes denses. Sitri avait sorti un panier en osier caché sous un buisson et en avait réparti le contenu sur l’étoffe. Nous avions conclu notre repas à l’ombre d’un chêne moins âgé que celui qui nous servait de portail entre les mondes.
— Veux-tu profiter des rayons des soleils ? m’avait-il demandé, en positionnant derrière mon oreille une mèche blanche qui me camouflait le visage.
— Avec plaisir.
Nous avions déplacé la couverture jusqu’à un parterre de fleurs sauvages aux mille couleurs. Face à la cascade qui humidifiait l’air, nous avions à peine ressenti la chaleur des soleils sur notre peau. Nous avions lézardé et nous nous étions racontés nos pires batailles et nos affrontements avec les adversaires les plus coriaces. Logiquement, nous en étions arrivés aux comparaisons de nos cicatrices. Grâce au baume de Bathin, les soldats de Sabaoth s’enorgueillissaient de posséder le moins de stigmates de notre galaxie. En ce qui nous concernait, que ce soit le corps de Sitri ou le mien, nous en avions recensé une vingtaine de tailles et de profondeurs variables.
— Quitte à être quasiment nus, autant aller jusqu’au bout, avait minaudé Sitri, se relevant.
— De quoi parles-tu ? avais-je répondu, appuyée sur mes coudes.
— Suis-moi. Je te promets que tu ne le regretteras pas.
Ses chaussures délacées, il les avait jetées sous le chêne et le reste de ses vêtements avait suivi la même trajectoire. Joyeux, il avait plongé nu comme un ver dans le plan d’eau et était ressorti au loin dans un éclat de voix qui ressemblait davantage à un animal qu’à un homme.
— Punaise, quelle est froide ! Allez, Haziel, ne joue pas à ta mijaurée, j’en ai vu d’autres avant toi. Viens, c’est un délice…
— Quel plaisir, quand tu me compares à tes conquêtes, avais-je râlé, les bras sous ma poitrine.
Il avait nagé dans ma direction et arrivé près du bord, avait répliqué :
— Désolé. Tu commences à me connaître, je suis un sale type maladroit et un imbécile.
— C’est tout, avais-je ajouté, l’invitant à poursuivre d’un geste du poignet.
— Tu es loin de ressembler à ces femmes insignifiantes. Tu es l’ange parmi les anges, délicate comme une fleur qui vient d’éclore, piquante comme les épines dont elle se pare pour se protéger et sucrée comme son nectar…
— Qu’en sais-tu, tu ne m’as jamais goûtée, l’avais-je raillé.
— Tu m’as eu.
D’un geste, il avait mimé la réception d’un projectile dans le cœur et était tombé dans l’eau.
— Arrête ton cinéma, Sitri, avais-je ri.
— Il ne tient qu’à toi que je te chérisse, bel ange. D’ailleurs, dépêche-toi de me rejoindre avant que je ne finisse complètement congelé. Quand tu ne tiendras plus d’être à mes côtés sans que je te touche, je serai incapable de t’honorer.
Il avait bondi sur lui-même et avait frictionné son torse. Sa fausse arrogance m’avait conquise et j’avais eu envie de m’amuser. J’avais ramassé ses affaires par facétie.
— Ha… zi… el, tu n’oserais pas m’abandonner dans cette crique digne du paradis sans vêtement. Je ne t’imaginais pas si polissonne, avait-il scandé, les poings sur les hanches.
— Tu ne me connais pas encore aussi bien que tu l’estimes…
— Haziel ! Non, n’exagère pas. Tu ne vas pas m’obliger à retourner à Sabaoth à poil, s’était-il inquiété.
— En l’occurrence, tu n’es pas un ange à poil, mais un ange tout nu.
J’avais éclaté de rire en voyant sa tête et avais déposé mon paquetage à côté du tronc du chêne. J’avais défait les boutons de ma tunique et avais enlevé l’ensemble des étoffes qui couvraient ma nudité. Privée de la protection de mes apparats, je m’étais retrouvée sans artifice face à l’homme qui m’attirait et que j’avais laissé mariner afin de voir jusqu’où son engagement pour moi irait.
Avant ce pique-nique, nous nous étions fréquentés depuis plusieurs mois. J’avais repoussé ses avances, imaginant qu’il s’essoufflerait. Contre toutes attentes, mon comportement avait modifié le sien et Sitri s’était révélé doux et tendre. Mon désir avait grandi avec l’augmentation de nos tête-à-tête et j’aurais pris les devants s’il n’avait rien tenté, dans ce décor de rêve. J’avais appréhendé de me tromper et qu’il me brise le cœur, mais tout en moi m’avait invité à plonger à mon tour, afin de me blottir contre son cœur.
La fraîcheur de l’eau m’avait empêchée de sauter directement dedans et j’avais opté pour une entrée mesurée, laissant tout loisirs à Sitri d’admirer mes courbes.
— Ta proposition est un délice légèrement glacé, avais-je articulé, avec difficulté.
Après m’être habituée à la température et malgré ma chair de poule, j’avais nagé jusqu’à lui et m’étais réfugiée dans ses bras. Sa peau était si chaude qu’elle m’avait saisie et le contraste avait ravivé mon désir. Mes jambes crochetées à sa taille, j’avais embrassé son visage. Après plusieurs minutes de baisers fougueux et de caresses de moins en moins candides, Sitri m’avait proposé de nous rapprocher de la cascade. Il s’était arrêté au bord de la chute d’eau et avait exigé que je patiente. Il avait sombré puis était réapparu.
— J’ai trouvé une merveille, suis moi, m’avait-il ordonné, la main tendue.
Nous avions plongé et avions émergé derrière la cascade, dans une cavité aux parois scintillantes. Hissés sur un rebord recouvert d’une mousse soyeuse, l’orifice obstrué par la fin de la chute d’eau nous avait éclairés. Le voile liquide avait assuré une protection face aux regards extérieurs et avait tamisé la lumière. L’eau s’était écoulée en filet arc-en-ciel et une brume avait inondé le renforcement.
— C’est magnifique, avais-je chuchoté, comme si quelqu’un avait pu nous entendre.
— C’est le moins que je peux t’offrir pour nous abriter. Un cocon d’exception pour un ange sans comparaison. As-tu froid ? s’était-il inquiété à la vue de ma peau marbrée.
Il avait saisi délicatement ma main et ses bras avaient encerclé mes épaules.
— C’est parfait, maintenant. L’endroit est intime, ne crains-tu pas de te retrouver isolé avec la chef de l’Élite ?
— Au contraire. Depuis longtemps, j’attends de me frotter à toi et de vérifier si ce que l’on dit de vous est la vérité. Dans cette tenue qui te va à ravir, tu ne sembles pas si dangereuse, avait-il bafouillé.
Il avait porté ma main à sa bouche, sans lâcher mon regard. Ses iris avaient dénoté avec notre environnement aux teintes terreuses et sombres et m’avaient happée dans leur profondeur. Sitri m’avait entièrement conquise et ces deux joyaux bleutés m’avaient indiqué la route vers son âme.
— Méfie-toi, Sitri. Si je t’attrape dans mes filets, tu n’apprécieras peut-être pas les implications.
— Explique-moi ? avait-il répondu, avec un sérieux que j’avais constaté peu de fois.
— L’exclusivité, l’honnêteté et surtout une confiance absolue. Je suis exigeante et tu seras mon compagnon personnel. Effrayé ?
— J’ai le goût du risque. Un diamant tel que toi mérite d’être honoré à sa juste valeur.
— Tu te sens digne de relever le défi et d’assumer d’être l’amant de la commandante de l’Élite ?
— Digne, toi seule peux le juger. Par contre, je me sens à la hauteur d’être ton soutien, sans l’ombre d’un doute. Tu me plais.
— Comme tant d’autres…
— Aucune qui n’ait franchi le seuil de mes quartiers. Aucune pour qui je patienterai le temps nécessaire. Aucune pour qui j’abandonnerai ma sacro-sainte liberté. Tu comptes pour moi et je sais que tu es mon Unique. Je t’aurais invitée à le ressentir pour que tu le comprennes également, mais je connais ta réponse : « On n’essaie pas, Sitri, tu fais ou tu abandonnes ».
— Ai-je tort de le penser ? avais-je répondu, un tantinet trop sur la défensive.
Son déballage de sentiment m’avait prise au dépourvu et une vague de chaleur m’avait englobée. J’étais consciente de son affection, mais pas de cette intensité. Il venait de m’avouer un amour indéfectible. Une déclaration de cette nature ne courait pas les rues de Sabaoth, surtout par un ange de la trempe de Sitri. Il avait remis son cœur entre mes mains et mon être était aux abois.
— À présent, je partage ta vision, avait-il poursuivi, en me fixant droit dans les yeux.
— Toutes mes visons et mes valeurs ? avais-je insisté, avec l’intention manifeste de le déstabiliser pour gagner du temps et de digérer sa confession.
— Nous en partageons beaucoup, mais pas l’intégralité de tes valeurs. Vois mes différences comme un bonus pour nous enrichir et tu adoreras le piment que j’amènerai à notre union.
— Comme tu y vas… Dans tes projections, nous sommes déjà unis. Tu ne manques pas…
— D’ambition. C’est mon moteur, tu le sais bien. Par ailleurs, je n’ai pas besoin d’une union.
— Sauf avec la chef de l’Élite, c’est une opportunité à saisir, avais-je sous-entendu, en me désolidarisant de son étreinte.
Mon statut me rendait très courtisé. Les hommes de notre royaume fantasmaient d’être choisi par un membre de l’Élite. La commandante représentait le Graal. Cette union leur assurerait un train de vie des plus prisés, même si la guerrière mourait en mission. Rentrer dans l’armée de Sabaoth réduisait notre espérance de vie et en tant que membre de l’Élite de manière draconienne.
Sitri s’était raidi et avait compris mon malaise.
— Mince ! Je me suis mal exprimé, Haziel. Je l’imagine uniquement avec toi, pour toi et pas pour ce que tu représentes. Depuis le temps que nous nous fréquentons, tu me connais. Je me moque complètement de la réputation. Celle que je désire ce n’est pas la guerrière, mais la femme. Quoiqu’un corps à corps avec la combattante m’attire au plus haut point, avait-il répondu, en rigolant à la fin de sa tirade.
« Quel obsédé, avais-je pouffé, intérieurement ».
— J’avais envie de découvrir comment tu t’en sortirais ? l’avais-je raillé, plus détendue.
— Satisfaite ?
— Presque, avais-je chuchoté, en me rapprochant de lui.
— Que te manque-t-il ?
— Ta parole et…
— Tu l’as. Je m’engage à t’être fidèle et honnête… Tu n’as pas mentionné ta dernière exigence ?
— Montre-moi comment tu sauras me chérir, avais-je conclu, fière de mon accroche, à la vue de son étonnement.
Ses iris bleus avaient rayonné dans la grotte et leur intensité avait éveillé mon ardeur. Mon intimité avait jusqu’alors attendu et elle s’était impatientée. Sitri m’avait contemplée et d’une main derrière ma nuque m’avait approchée pour m’enlacer avec candeur. Une chaleur sauvage avait gagné chaque parcelle de mon anatomie. Nos visages à quelques centimètres, il m’avait susurré :
— Depuis le premier jour, je n’attends que ton aval, bel ange. Je vais tellement te chérir que tu en oublieras tes obligations. Tu ne penseras plus qu’à moi et qu’à mes caresses, à chaque instant de ton existence.
— Ta modestie te perdra, Sitri, avais-je rigolé afin de maintenir un semblant de contenance alors que j’avais rêvé de lui sauter dessus.
Ses mots avaient trouvé un écho au centre de mon intimité qui avait manifesté son désir d’attention en diffusant une chaleur humide dans mon bas ventre.
— Pourquoi rester modeste lorsque l’on connaît ses forces. Baisse ta garde, Haziel. Aie confiance en nous.
Il avait embrassé mon front, puis le bout de mon nez. Sitri avait pris son temps, savourant de me faire languir.
— Tu m’excites quand tu me fais ça, avais-je émis, d’une voix à peine audible, la gorge nouée par le désir.
Afin de dégager un passage vers mon épaule, il avait calé l’ensemble de ma chevelure ruisselante sur un côté et avait dévoilé ma poitrine. Puis il avait baisé chaque centimètre de mon épiderme de sous mon oreille jusqu’au diamant incrusté entre mes clavicules.
— Tu es éblouissante, Haziel. Je vais te rendre plus épanouie que tu ne l’as jamais été. Même si tu peux le lire en moi, j’ai besoin de le verbaliser : je n’appartiens qu’à toi.
— Arrête de sermonner et honore-moi, c’est un ordre ! avais-je hurlai, à la limite de l’implosion.

Je m’étais jetée sur ses lèvres charnues. Durant les heures suivantes, nos caresses nous avaient permis de nous rencontrer, de goûter nos chairs. Les préliminaires avaient été consciencieux et détaillés, nous avions exploré le moindre détail de notre anatomie. Nous avions découvert les sensibilités de nos épidermes réciproques. Sitri avait une maîtrise parfaite de ses talents. J’avais tremblé, gémi, suffoqué, supplié et hurlé de plaisir un nombre incalculable de fois, à la limite de la perte de connaissance. Quand il avait estimé que j’étais suffisamment honorée, nous avions fait l’amour, lentement, profondément, puis vigoureusement comme si nos corps avaient attendu cet acte depuis des décennies. Essoufflés et enivrés l’un de l’autre, nos corps étaient unis sur le sol mousseux de la grotte. Nous avions repris nos esprits sous le bruissement de la cascade, le bras de Sitri m’assurant une protection entre le reste du monde et mon cœur. Nos corps avaient fusionné et nos âmes s’étaient enlacées. Dans une symphonie parfaitement orchestrée, j’avais discerné pour la première fois, ce que voulait dire rencontrer sa flamme jumelle. Au-delà de l’extase sensorielle, Sitri m’avait mis à disposition un plan énergétique qui m’était encore inconnu.

*****

Je me souvenais encore de la béatitude transcendante qui m’avait envahie, ma joue posée sur son torse musculeux. Lors de cette journée, j’avais compris que ses ressentis étaient exacts. Il ne m’avait pas menti, nous étions destinés. Mon cœur s’était ouvert pour celui qui serait à jamais mon Unique. Sitri.
Des larmes de joie accostèrent à la naissance de mes paupières alors que je tournoyai les bras levés vers le ciel. Arrivée près du lit, je m’écroulai dessus et ma tête rebondit dans les coussins. L’odeur de l’homme de ma vie emplit mes narines et je fermai les yeux sur l’avenir que je nous imaginais. Nous serions si heureux. Mon humeur amoureuse et insouciante n’envisagea pas une seconde que notre lendemain de bonheur ne se lèverait jamais et qu’il me briserait.

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🙂

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