Repas de famille de Bathin, prenons soin de nos sages.

 

Repas de famille de Bathin, prenons soin de nos sages.

— Ça va ? Tu sembles soucieuse. T’ai-je blessée, s’inquiéta Agapé, lorsqu’elle croisa le regard de Bathin.

— Non, tu n’y es pour rien. Nous rendons hommage à mon oncle Rasahel, ce soir.

— Ne devrais-tu pas t’en réjouir ? demanda la lieutenante, en détachant les fourreaux qui contenaient ses sabres.

— À chaque repas, c’est le même scénario. Mon père se comporte…

Des mèches vertes atterrirent devant les yeux de Bathin lorsqu’elle enleva sa tunique par-dessus sa tête. Elle passa sa main sur son visage et les repoussa. Le vêtement atterrit sur l’armure dorée posée sur les fauteuils de la salle d’entraînements.

— Comme un ange aigri ? poursuivit Agapé.

— Je ne sais pas. En tout cas, il agit de manières incompréhensibles. Si tu avais pu entendre ce qu’il a dit à Grand-pa, parce qu’il avait oublié un de ses faits d’armes ! Quand j’étais enfant, je croyais qu’il ne se rendait pas compte de la portée de ses mots, mais en vieillissant j’ai compris. Je me suis résignée à ce qu’il reste ainsi et j’en prends mon partie, soupira-t-elle, en s’asseyant sur un coussin moelleux.

La composition des familles de Sabaoth était identique à l’exception de celles où les anges s’engageaient dans le corps armé pour défendre le royaume et ses valeurs. L’espérance de vie des anges atteignait plusieurs centaines d’années et jusqu’à cinq générations pouvaient assister aux diverses célébrations.

Quatre frères et une sœur composaient la fratrie de Bathin dont la mère et la grand-mère maternelle étaient les dernières représentantes de leur lignée. À maintes reprises, elle avait souhaité qu’il en soit de même pour celle de son père, non sans culpabiliser par la suite. Jozahiel, son grand-père paternel avait survécu après de longues décennies à la tête d’une des troupes de combats. Ils partageaient leurs expériences dans le confort de l’alcôve de Bathin, la vue sur les vallées au-delà des murailles du palais. Un soir après un combat qui lui avait valu de nombreuses contusions et plaies à panser, il lui avait confié qu’il regrettait de ne pas avoir péri sur un champ de bataille. Sa petite-fille l’avait fustigé. Il avait passé ses doigts crochus sur sa nuque, avait approché son front et y avait déposé un baiser.

— Tu es jeune, mon enfant. Tu comprendras plus tard quand toi aussi, tu auras eu des enfants qui auront eu des enfants à leur tour.

— Tu n’es pas un fardeau, Grand-pa, s’était-elle insurgée, en passant à côté du message de l’ange.

— Tu es si forte et pourtant si naïve, Bathin. Ne vois-tu pas ce qui commence à se jouer à chaque fois que nous nous retrouvons tous ensemble ?

— De quoi parles-tu ?

— Je te parle du comportement du reste de la famille. Je te parle de leurs paroles et de leurs sous-entendus. Je te parle des regards condescendant et calculateur qu’ils posent sur moi. Je te parle de l’amertume qui m’emplit quand je vois jusqu’où ils peuvent aller afin d’obtenir mon attention, lui avait-il avoué, le regard luisant.

Les assauts de ses cinq fils lassaient le vieil ange. Ils se disputaient et pinaillaient comme des marchands de tapis. Aucun ne se rendait compte de leurs attitudes à son égard. Leurs volontés farouches de se rendre indispensable et le préféré de leur père avaient eu raison de son affection. Il avait refermé son cœur et il effectuait une sélection des âmes qui bénéficiaient de son essence. Depuis sa tendre enfance, Bathin en faisait partie et leur proximité avait entraîné de nombreuses jalousies. Puis le temps était passé et le corps du vaillant combattant avait commencé à lui faire défaut et ne plus répondre aussi promptement aux sollicitations. En plus du deuil de sa souplesse et de ses capacités motrices, Jozahiel avait subi les premières insurrections de ses fils. Ils avaient attendu des décennies qu’il flanche afin de pouvoir prendre l’ascendant sur lui. Désormais, il devait se soumettre au bon vouloir de ses fils afin de vivre une vie décente. Ses fréquentes confessions avaient mis Bathin dans une position délicate. Elle n’avait pas osé intervenir, à mi-chemin entre son désir de soutenir son grand-père et son devoir de respecter ses aînés. Ses relations avec eux y compris son père  Rokiel étaient assez conflictuelles. Petit à petit, Rokiel avait su mettre la barre plus haute et ses frères vaincus avaient dû se plier à ses volontés et ses désirs. Ils lui avaient alloué le rôle de chef de famille pour son plus grand bonheur.

Le rêve de Rokiel était intégré l’armée comme tous les hommes qui l’avaient précédé, mais il avait échoué. Acceptant à contrecœur son sort, ses fils portaient ses espoirs. Chacun de leur échec lui avait causé une immense déception, sans compter le ressentiment qui l’avait submergé lorsque Bathin, la moins douée à ses yeux les avait surpassés. Elle avait intégré la troupe la plus sélective et prisée du royaume des anges : l’Élite. Il avait toujours éprouvé un sentiment de rivalité vis-à-vis d’elle, la rabaissant pour se glorifier. Aux fils des décennies, il s’était aperçu qu’il s’était fourvoyé et avait tenté de se racheter, mais il était trop tard. Le fossé s’était creusé entre lui et sa fille et elle n’arrivait plus à occulter ses absences, ses coups bas, ses comparaisons douteuses et ses dénigrements. Rien n’avait comblé sa frustration. À présent, il était trop tard et le seul lien qui perdurait était celui du royaume qui unissait les anges entre eux.

*

De retour dans ses quartiers, Bathin avait opté pour une tunique vert anis et une large ceinture. Elle se détailla dans son psyché en bois tressé et constata qu’elle avait gardé les bottes assorties à son armure.

— Remarque, je vais dans une zone de combat, ironisa-t-elle, face à son reflet.

 Ce repas s’annonçait comme une guerre bien plus rude que celle contre laquelle elle s’entraînait plus tôt auprès de sa sœur d’armes. Celle-ci serait émotionnelle. Elle enviait peu de choses chez Agapé, mais elle aurait rêvé d’avoir sa carapace psychologique. Elle y réfléchissait encore, lorsqu’elle frappa à la porte du logis de son grand-père.

Après tant de siècles à se battre, Jozahiel avait le corps usé. Ses ailes se déployaient qu’après plusieurs essais et il ne parvenait plus à voler en sécurité. Contraint d’être porté ou déplacé en carriole, l’ex-commandant se sentait avili. Son ossature s’était usée et il souffrait davantage en fonction des positions notamment lorsqu’il restait assis longtemps. Sa famille connaissait son état de souffrance, mais aucun n’en faisait cas pour le soulager. Quand Bathin le vit, sa gorge se noua. Une multitude de coussins lui apportaient un semblant de soutien afin de maintenir son dos droit. Elle prit conscience que son grand-père ne serait pas éternel et qu’elle devait profiter de chaque instant. Il avait accepté d’utiliser un fauteuil roulant pour l’occasion et elle le lui approcha. Elle le souleva sous le bras pendant qu’il s’aidait des accoudoirs pour se lever. Sa position se stabilisa après plusieurs secondes durant lesquelles Bathin maintint sa prise. Deux pas plus loin, il se laissa tomber sur l’assise du siège roulant et Bathin le mena en discutant vers la maison de ses parents, avec un pincement au cœur.

Pour l’occasion, le père de Bathin avait voulu en mettre plein la vue et fait appel aux meilleures préparatrices de festin du royaume. La quantité et l’esthétisme des plats ravirent tant les papilles que les pupilles. Rokiel se dressait fièrement sur son siège en bois sculpté plus large que celui des autres convives. Il avait cédé sa place au bout de la table pour y loger son père afin que son fauteuil ne gêne pas. La tristesse de Jozahiel atteignit Bathin. Elle s’apprêtait à expliquer à son père qu’il avait honte, mais elle se ravisa par manque de courage. Elle choisit de s’installer à ses côtés et de le divertir durant ce qu’elle présageait devenir un futur calvaire.

Rokiel se pavanait et s’arrangeait pour que l’immense tablée entende ses paroles. Les membres de sa famille le connaissaient et s’accordaient à son côté fanfaron. Afin de nourrir son besoin de reconnaissance, sa stratégie consistait à se mettre plus haut que les autres et à les rabaisser si besoin. Durant son enfance, il avait souffert de voir ses actes dilués par ceux de ses frères. Ces soirées s’apparentaient à une revanche personnelle à sa gloire.

— Levons notre verre en l’honneur de Rasahel. Nous te souhaitons un lumineux anniversaire de baptême, s’exclama Rokiel, debout.

— À Rasahel, renchérit la tablée.

Un rictus de douleur barra le visage de Jozahiel lorsqu’il tenta de se lever comme le reste des siens.

— Ça va Grand-pa ? s’inquiéta-t-elle, une main sur son avant-bras qui s’appuyait sur le bord de la table.

— Ce sont de vilaines douleurs. Je vais rester assis, soupira-t-il, son corps retombant avec lourdeur.

Rokiel avait entendu leur échange et il ne comptait pas tolérer que son père ne soit pas à la hauteur de ses espérances.

— Reste debout, Père. N’exagère pas ! Il y en a que pour quelques minutes, s’offusqua son fils aîné, le toisant du regard.

— Ne vois-tu pas qu’il souffre ? s’écria Bathin.

Un silence glaçant s’installa et tous les regards se dirigèrent vers eux.

— Ne t’en mêle pas, cela ne te concerne pas. Ici, je suis chez moi et c’est moi qui commande ! Si je dis que Père reste debout, il restera debout ! s’énerva-t-il, en bombant le torse.

Personne n’osa le contredire malgré les traits crispés et la peau de plus en plus pâle de Jozahiel qui s’était redressé. Bathin faillit abandonner comme le reste de sa famille, mais la vue de son grand-père lui donna l’élan dont elle avait besoin. Elle poussa son siège et s’approcha de lui.

— Assis-toi, ordonna-t-elle, le soutenant sous le bras.

— Ce n’est pas la peine, ma chérie. Tu sais comment il est, cela ne changera rien.

— Au contraire. Tu en vaux la peine. Je me suis assez tue.

Jozahiel sur son fauteuil, Bathin lui posa la main sur l’épaule.

— Que fais-tu ? Il a besoin qu’on le secoue a dit son soigneur. Que n’as-tu pas compris ? hurla Rokiel, encore à sa place.

— Pardon ? Au contraire, si une personne ne comprend rien ici, c’est bien toi. Tu es tellement tourné vers ton nombril et ta volonté de briller que tu en es arrivé au point de maltraiter ton propre père ! énonça Bathin, à la droite de Jozahiel.

Rokiel s’embrumât et sa colère irradia autour de lui. Les membres présents s’écartèrent de la table par prévention sous la tension de plus en plus palpable. Il bondit vers sa fille, comme une bête enragée.

Bathin se redressa pour accueillir son père et sa paume de main s’enfonça directement dans le plexus de celui-ci. Sous le choc, Rokiel roula sur la table. Les coupes en or et les plats oblongs garnis de victuailles s’envolèrent dans tous les sens sous le passage de l’ange. Il finit sa course sur le tapis, la respiration coupée.

Bathin appréhendait la réaction de sa mère et craignait de croiser son regard. Son hochement du menton sans reproche apparent la soulagea. Elle sauta sur la table et toisa son père les mains sur les hanches. Une coupe de vin qui s’interposait entre eux s’envola sous son coup de pied et ricocha sur le mur beige en teintant la zone couleur grenat.

— Écoute-moi bien. Je me moque de ce que tu penses de moi. Je t’ai laissé faire trop longtemps. À partir d’aujourd’hui, si tu te comportes encore une seule fois sans délicatesse envers Grand-pa, en tant que membre de l’Élite, je prendrai les mesures qui s’imposent pour maltraitance envers un membre de la garde. Est-ce que c’est bien clair, Père ? ajouta-t-elle.

D’un salto, elle atterrit à côté de lui et sa botte aux écailles métalliques scintilla sur le torse de Rokiel. Il bredouilla des monosyllabes incompréhensibles. Bathin le dévisagea puis se recula pour lui présenter sa main. Il la scruta sans rien comprendre, sous des chuchotements ambiants.

— Je ne suis et ne serai jamais comme toi. Laisse-moi t’aider à te relever et à présent que tout est clair pour tous, poursuivons les festivités, scanda la guerrière.

Les témoins de la scène retenaient leur respiration, persuadés que la réaction virulente de Rokiel se manifesterait d’un instant à l’autre. Sous leur stupeur, il saisit la main tendue par sa fille et se mit debout en la fixant droit dans les yeux. Il espérait en secret les lui faire baisser comme à l’accoutumée, mais il comprit que quelque chose avait changé et que Bathin ne se laisserait plus malmener sous couvert du respect qu’elle lui devait. Il la découvrit sous un nouveau jour et regarda autour de lui. Il observa les expressions apeurées ou impatientes quant à la suite. Il s’aperçut jusqu’où il était allé dans sa quête de reconnaissance. Rien d’autre n’avait compté au point de négliger le plus important. Depuis des années, sa propre fille ne le regardait plus dans les yeux. Bathin maudissait l’égoïsme qu’elle y lisait. Il avait fallu atteindre ce point tragique entre un fils et son père pour qu’un père et sa fille puissent se voir.

— Tu as un sacré coup de poignet, souffla-t-il, en se frottant le thorax.

— Ça permet un retour rapide vers le sens des valeurs, répliqua-t-elle, le regard en coin.

Rokiel lui lâcha la main et chercha du regard Jozahiel. Lorsqu’il l’aperçut, il se rapprocha de lui et lui prit sa main pour la baiser, un genou à terre.

— J’espère que tu arriveras à me pardonner, Père. J’ai perdu de vue l’essentiel.

Rokiel se releva et attrapa le siège sur lequel il avait trôné à chaque repas durant des décennies pour y asseoir avec prévenance son père subjugué. Il fit mener le fauteuil dans le boudoir.

— Merci, formula Jozahiel, tremblant d’émotion.

Le reste de la famille demeura immobile un moment, incrédule face à son changement radical de comportement. L’homme qui s’agitait avait reçu ce dont il avait besoin ; une personne pour le mettre face à sa condescendance et sa méchanceté. Ce jour-là, Rokiel avait atteint un seuil basculant dans la maltraitance, sous l’inaction de sa famille. Focalisé sur ses propres attentes concernant le déroulement de son festin, il aurait laissé souffrir son père pour que celui-ci ne casse pas son idéal. Sans la résistance de Bathin, Jozahiel aurait enduré les douleurs et les humiliations en silence pour maintenir la bienséance imaginaire de son fils.

 La mère de Bathin appela les serveurs et leur demanda de servir la suite du repas dans le jardin. Bathin fut satisfaite de ce nouvel élan et la main de sa mère dans son dos la rassura sur ce qu’elle venait d’accomplir. Elle n’extrapolait rien en ce qui concernait demain et les attitudes de Rokiel face aux autres. Ce qui lui importait, c’était que son père avait compris qu’il se comportait comme un monstre avec les siens et que dorénavant, il la trouverait sur son passage pour l’empêcher de nuire à ceux qu’elle aimait. Du bout de la salle à manger, leurs regards se croisèrent et Bathin crut voir émerger un sourire sur son visage.

Les festivités se poursuivirent dans le jardin autour de Jozahiel qui siégeait sur le plus grand siège garni d’un revêtement duveteux. Jusqu’à tard dans la nuit étincelante, Bathin festoya et s’amusa avec sa famille. Jozahiel la sollicita afin de le raccompagner et ils quittèrent l’assemblée après de longues étreintes. Sur leur parcours, son grand-père l’attrapa afin de la faire venir vers lui.

— Grand-pa, tu as un souci ? s’inquiéta Bathin, agenouillée.

— Ce soir, tu as fait preuve d’un grand courage, Bathin. En t’imposant face à ton père, tu as su m’honorer et écouter ton cœur. Je suis fier de toi et de l’ange que tu deviens. S’opposer à des étrangers est plus aisé que de respecter ses convictions face aux siens. L’important mon enfant, ce n’est pas de te rebeller pour une croyance egotique, mais de réussir à te battre pour ce qui te semble juste dans l’amour et dans le respect de la vie. Je te remercie pour ton soutien.

— Ne me remercie pas pour cela. Je ne l’ai pas fait pour te soutenir ou contre Rokiel, mais parce que je t’aime. Je ne tolérerai plus que l’on te néglige ou te malmène, Grand-pa, avoua-t-elle, en serrant ses mains dans les siennes.

Il l’embrassa sur le front et éclata de rire. Bathin sursauta.

— Tu es jeune, mon enfant. Tu comprendras plus tard quand…

— Si tu me sors ton couplet à « quand toi aussi, tu auras eu des enfants qui auront eu des enfants à leur tour… », je t’abandonne ici, pouffa-t-elle.

— Promis, ce n’était pas celui-ci, quoi qu’il correspondrait dans une certaine limite. Je voulais te dire que tu t’égares sur les motivations profondes de ton geste. Elles te seront révélées plus tard, mon enfant. Rentrons, maintenant. Il se fait tard.

Ils reprirent leur route et elle tenta de percevoir ce qu’il ressentait à travers leur lien. L’ange aguerri avait rompu celui qu’ils possédaient entre parents. Alors, Bathin le contourna et suivit le lien qui unissait tous les anges de Sabaoth. Lorsque l’amour de son grand-père l’envahit, ses yeux s’emplirent de larmes. Ils rentrèrent le cœur en liesse de ce repas de famille.

©AngeliqueMalakh, octobre 2016

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