L’éclosion des élus: chapitre 2

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En marche vers la découverte de Sabaoth 🙂 Bon voyage.

Deux gros soleils rouge sang transperçaient le bleu translucide du ciel de Sabaoth, le royaume des anges, lorsque Haziel franchit le passage. Elle s’était débarbouillée comme elle avait pu, lors du trajet. Des restes organiques de la bataille souillaient sa cape pliée, sur son bras. Ses poumons s’emplirent d’une grande bouffée d’oxygène et sa chevelure blanche virevoltait dans le vent. De nouveau chez elle, Haziel se sentait en sécurité.

Un lien métaphysique reliait les anges entre eux et le royaume. Il s’accroissait sur leurs terres. Telle une réserve invisible, le lien augmentait leur force lorsque les anges en avaient besoin en puisant dans une force collective, réunie en une entité énergétique. Les troupes armées l’employaient régulièrement, à la différence de L’Élite. Composée uniquement de sept femmes, cette section regroupait les membres les plus puissants de Sabaoth. La rudesse de la sélection était éprouvante. À la mort d’une des guerrières, beaucoup de femmes postulaient pour la remplacer, mais peu d’élues y parvenaient. Haziel dirigeait l’Élite depuis plusieurs décennies avec une grande fierté. Agapé, sa sœur, l’avait rejointe comme lieutenante plus tard, car elle avait dû faire ses preuves, deux fois plus, pour être acceptée. Les commandants avaient invalidé sa demande jusqu’à ce que Mère Divine ne s’en soit mêlée. Mère Divine était l’ange le plus ancien de Sabaoth et les gouvernait. Les six coéquipières d’Agapé avaient toutes un talent particulier. Quant à elle, elle était une combattante hors pair et surtout Agapé possédait une tare de naissance qui insensibilisait l’intégralité de son corps. Cette insensibilité lui offrait un avantage indéniable, lors des corps-à-corps. Elle en profitait pour se positionner en ligne de front. Leur troupe gérait les affaires les plus périlleuses entre les différentes espèces. Leur mission de gardiennes des terriens était une priorité afin de protéger les humains face aux habitants des cinq autres royaumes. Tous ses adversaires redoutaient l’Élite. Sa réputation dépassait largement les frontières, et elle était aussi crainte qu’admirée. Lors des luttes armées, ses assaillants priaient leurs divinités pour que L’Élite soit occupée sur Terre.

À chacun de ses retours, un sentiment d’amour inconditionnel envahissait Haziel et la revigorait. Elle courait plus qu’elle ne marchait, pour dépasser les collines qui séparaient les jardins du palais et le portail vers les royaumes.

*****

Sur ses gardes et les mains dans son dos, Agapé s’approcha de Clément. Le regard de l’humain papillonnait entre les deux anges devant lui et le ciel dans lequel venait de disparaître Haziel.

— Pouvez-vous marcher ? demanda-t-elle.

— J’ai encore un peu mal aux…

Agapé n’attendit pas la fin de sa réponse. Elle se retourna vers Attis. Elle appliquait une nouvelle couche de baume médicinale sur sa peau brûlée, par le contact du liquide glaireux du spidergné.

— Comment veux-tu que nous procédions, Attis ? Peux-tu le porter ?

— Si, c’est un problème pour toi. Je pense que mes brûlures sont suffisamment cicatrisées, ça devrait aller.

 Attis s’étonna de la stratégie choisie par sa lieutenante. Elle n’était pas accoutumée de voir Agapé se défiler, alors qu’une des leurs était blessée.

— Très bien, nous allons à la piscine, nous récupérons son sac et nous rentrons chez lui, conclut Agapé.

Elle ôta le lien qui assemblait sa chevelure rouge. Elle la libéra, l’offrant à la brise. Elle avança un peu plus vers Clément.

— Où habitez-vous, l’humain ?

— Vous pouvez m’appeler Clément et me tutoyer, cela sera plus sympathique, pour nous tous.

— Vous avez raison, excusez-moi. Où habitez-vous… Clément ? dit Agapé, en soupirant.

Elle réalisa qu’elle avait peur de lui. Elle avait peur d’un simple humain, elle secoua la tête à cette pensée. L’appeler par son prénom enlevait une barrière supplémentaire, qu’elle tentait d’ériger entre eux, redoutant tout nouveau contact. Agapé culpabilisait de l’imposer à sa sœur d’armes, mais d’être de nouveau contre sa peau l’angoissait terriblement. Elle s’excuserait plus tard, auprès d’Attis. Cette dernière se doutait qu’Agapé ne lui demandait pas une telle chose, sans une raison valable. D’ailleurs, Attis la scrutait à la recherche d’une hypothétique information. Les deux anges étaient proches. Attis savait que forcer Agapé quand elle se murait dans une telle froideur ne menait à rien. Une chose capitale avait eu lieu. L’attaque du spidergné expliquait son manque d’alerte et le fait qu’elle n’ait rien vu. Le spidergné avait réussi à la surprendre et à bien l’amocher. Moins aguerrie qu’Agapé et Haziel face aux créatures du royaume de Monère, Attis était plus jeune et moins expérimentée. Elle atteignait l’âge de quatre-vingt-douze ans.

— Ma maison est excentrée, vers Macau. Je ne sais pas si vous connaissez la zone boisée de la Mouline. J’habite un terrain au bout d’un chemin de terre, avant le château de Cantemerle. La première, à gauche, dit Clément en remontant la fermeture à glissière de sa veste.

Agapé le détaillait en quête d’un éclaircissement, face à cet imprévisible échange sensoriel. Ses pensées avaient des difficultés à se concentrer sur la mission qu’Haziel lui avait confiée.

— Je crois savoir où c’est, dit Attis, en les faisant sursauter.

— Au pire, il nous l’indiquera en vol. Allons d’abord récupérer ses affaires. La piscine dont tu nous parles, c’est bien celle à côté du complexe sportif ?

— Oui, Agapé, le stade nautique de Bordeaux lac, confirma-t-il.

À la formulation de son prénom, une onde déchira, encore une fois, une zone située en haut de son dos entre ses omoplates. Clément se courba en deux et hurla.

— Ça va ? s’enquit Attis, en le soutenant d’une main, la voix trop aigüe.

Agapé, frappée de stupeur, les observait les bras croisés. Statufiée, elle n’arrivait pas à bouger pour lui venir en aide. Parasitée par ce qui s’était déroulé entre eux, elle refusait de le toucher.

— Je ne sais pas. J’ai eu une puissante douleur dans le dos, d’un coup. J’ignore ce que j’ai eu, mais ça va mieux. Merci, Attis, c’est bien votre prénom ?

Clément remercie l’ange d’un rictus mi-amical mi-indisposé, une main sur son épaule.

— Exactement. Es-tu prêt, Clément, nous y allons ?

Attis repoussa sa cape au milieu de son dos. Sa gemme de citrine d’un jaune pailleté attira l’œil de Clément.

— J’avoue que je ne sais pas trop quoi faire ? dit-il en rougissant, les mains à la recherche d’un endroit où se placer sur le corps voluptueux de l’ange qui gloussait.

— Quel timide ! C’est incroyable avec l’apparence de Goliath que tu as, ricana-t-elle, en les lui posant autour d’elle. Fais comme si tu voulais me câliner et tiens-toi bien.

Clément passa du rouge au cramoisi alors qu’Attis éclata de rire. Agapé fit mine de les ignorer et vérifia qu’aucun passant n’était dans les parages. Une lumière irisée éclaira l’allée entre les hangars lorsque leurs ailes se déployèrent.

— Je ne vais pas être trop lourd, je pèse quand même quatre-vingt-cinq kilos ?

— Ne t’inquiète pas ! Je n’ai jamais perdu de course en route, s’esclaffa-t-elle, maintenant Clément entre ses bras brûlés. Tu peux fermer les yeux, si tu préfères et c’est parti !

Dans un dernier coup d’œil, avant de décoller, Clément croisa les yeux d’Agapé. Le regard de l’ange le transperçait à chacune de leurs rencontres. Clément ferma le sien sur cette constatation et sur Agapé derrière eux. Il accueillait ses nouvelles sensations aériennes. Jamais, il n’avait pris l’avion ni volé et encore moins dans les bras d’un ange. Quand la gravité œuvra un peu trop, il ouvrit les paupières et il resserra son étreinte, autour d’Attis. Ses ailes étaient recouvertes de plumes immaculées, duveteuses et très fines. Rapprochées, elles rappelaient les écailles métalliques de leurs bottes. La surface des ailes d’Attis frétillait à chaque battement. Après cette découverte divine, Clément vit le sol. Il était très bas, trop bas ! Il se pressa contre le corps d’Attis qui lâcha un petit cri aux frottements sur ses blessures.

— Pardon ! Je suis désolé, je ne voulais pas vous faire mal, excusez-moi.

— Stop, Clément ! Ce n’est pas grave. Regarde, nous sommes arrivés ! Ne t’inquiète pas…

Agapé ne perdit pas une miette de leur échange et sa culpabilité enfla. Comment en était-elle arrivée à faire souffrir Attis pour se protéger ? Elle apercevait déjà le complexe sportif, proche du parc des Expositions. Les anges atterrirent et ils descendirent sur le parking désert du stade nautique. L’ange à la chevelure de feu se posa sur l’herbe à côté d’un lampadaire qui éclairait l’entrée du complexe. Leurs ailes se rétractèrent en une fraction de seconde dans un nouvel éclat lumineux. Sur leur peau dénudée et armée, un motif prit la place des ailes. Elles ramenèrent leurs capes sur leurs épaules. Clément relâcha Attis, dont la souffrance crispait le visage. Clément éprouva de l’agacement, envers Agapé. Pourquoi avait-elle refusé de le prendre pour le vol ? Attis avait souffert inutilement. Clément lui montra un regard accusateur et les yeux de l’ange lui semblèrent rougeoyer.

*****

Invincible lorsqu’elle foulait le sol de Sabaoth, Haziel était de nouveau pleine d’énergie grâce au lien. C’était la raison qui expliquait qu’aucun royaume n’avait tenté une attaque directe sur leur territoire. Leur force collective dépassait largement, celle des autres espèces. Seul le royaume de Derweid, celui des sorcières et druides, aurait pu l’envisager, mais il était connu pour le discernement de ses habitants. Ils n’auraient jamais risqué de perdre la confiance des anges. La chef de L’Élite aperçut sa mère dans les potagers qui longeaient les murailles du palais. Une tunique ocre habillait l’ange et contrastait avec le beige translucide de ses cheveux. Sa mère lui fit un signe de la main. On lui aurait donné à peine une cinquantaine d’années et non pas ses huit cents ans. Haziel l’arrêta juste avant qu’elle ne l’enlace, en dressant ses mains, en avant.

— Attends, je suis pleine de mucus de spidergnés, dit-elle, en montrant le bas de sa cape souillée.

— Tu crois que cela m’empêchera de te câliner, Haziel, conclut la femme au creux de l’oreille de sa fille.

— Certainement pas toi, maman.

Haziel l’embrassa sur la joue.

— Vous les avez enfin débusqués ?

— Une bande de cinq, en France.

— Comment vont les autres ? Agapé ? Où se trouve-t-elle ?

— Agapé est encore là-bas, avec Attis. Haziel ferma les yeux. Les filles sont rentrées de Terre, elles sont dans la salle d’entraînements. Ne les sens-tu pas, maman ?

— Tu sais bien, mon cœur, que mon lien est moins fort qu’à vous trois, avec votre père.

— Excuse-moi, j’oublie parfois que tu n’es pas dans la garde… Papa est en mission ?

— Oui, il est à Derweid.

— Que font-ils, là-bas ? Les sorcières n’ont pas souvent besoin de nous.

— Non, c’est pour des gnomes.

— Ces gnomes, toujours à se fourrer dans des histoires qui les dépassent. Haziel poussa un léger soupir. Tu m’accompagnes, je vais faire mon rapport à Sitael ?

— Non, mon travail est ici. Prenez soin de vous. Je vous attends pour le souper ?

— Pas ce soir, nous serons certainement encore sur Terre. Je t’aime, maman.

— Moi aussi, mon cœur.

Sa mère s’éloigna et lui envoya un baiser de la main. Elle s’accroupit entre les haies de légumes et reprit sa récolte. En quittant sa mère, Haziel songea à son père. Il était un des généraux les plus respectés de l’armée de Sabaoth. La nomination de ses deux filles l’avait comblé de joie. C’était la toute première fois, dans l’histoire du royaume, que deux sœurs étaient choisies dans l’Élite. Sa femme le fut beaucoup moins. Elle était honorée, mais aussi résignée. Elle était consciente des implications de ces postes. Elle ne verrait sûrement pas ses filles et son mari, vieillir à ses côtés. Haziel était reconnue pour ses talents de meneuse et son abnégation pour son peuple. Son intuition offrait à la garde, un avantage combatif. Pour Agapé, l’existence à Sabaoth était plus compliquée. Les anges ne savaient pas comment se comporter à son égard. Personne ne s’était permis de poser une question indiscrète à ses parents quant à ses différences. Rien que son physique détonnait. Tous les habitants possédaient une couleur identique de cheveux et d’iris, dans des teintes claires, voire transparentes. Agapé avec sa chevelure et ses yeux de la couleur de leurs Soleils était une aberration pour les moins tolérants. Une grande partie des anges la trouvait bizarre, mais elle conservait tout de même leur confiance pour assurer leur sécurité. À de maintes reprises, Agapé avait mis sa vie en danger pour sauver un de ses consorts ou pour l’honneur de son royaume. Mère Divine ne lui aurait pas octroyé le baptême si elle avait eu la moindre suspicion quant à son existence ou à son origine. À l’âge de sept ans, Mère Divine baptisait tous les anges. Durant la cérémonie, Mère Divine activait leur ADN pour que leurs dons angéliques se développent en même temps que la poussée de leurs ailes. Avant de procéder à cette étape, Mère Divine vérifiait en lisant dans leur âme, quelle serait leur destinée dans les grandes lignes. Ainsi, les anges écartaient les enfants qui avaient une trop grande probabilité de finir déchus. Ils étaient abandonnés au royaume de Sannom, la terre des exilés, sans aucune possibilité de survie. Un enfant sans ses pouvoirs angéliques était dévoré ou pire, dans la journée. Pour les baptisés, ils attaquaient la période, tant redoutée, de la maturation. Durant celle-ci, les anges subissaient des assauts violents et réguliers, dus aux modifications de leurs corps physique, astral et spirituel. Heureusement, la maturation s’achevait en 99 ans, ce qui ne représentait rien, dans l’espérance de vie d’un ange.

Haziel arriva aux pieds du palais, qui s’élevait sur cinq étages. Les niveaux supérieurs servaient d’appartements privés, aux gradés et à leur famille. Sur les trois derniers étages, des balcons travaillés agrémentaient une multitude de fenêtres. La façade et l’intégralité du palais avaient la même qualité de marbre blanc serti d’éclats d’or. Deux des gardes de surveillance ouvrirent les portes colossales à l’approche d’Haziel. Des volutes étaient sculptées et entrecoupées d’une sorte de lierre fleuri. Ce motif était reproduit sur les plafonds des préaux, ainsi que sur les poutrelles en pierres précieuses.

— Bienvenue, Haziel.

L’ange lui fit une révérence, ses yeux jaunes pétillants.

— Merci, Nataniel.

Haziel inclina son visage vers les deux soldats qui se tenaient de chaque côté des portes. Armés d’un trident, les deux anges surveillaient l’entrée du palais ainsi que les mouvements des anges vers les autres royaumes. Le visage de Nataniel s’illumina. De profonds sentiments pour Haziel le consumaient, bien qu’elle refusait ses avances. Depuis sa rupture brutale avec un des soldats, Haziel n’avait pas réussi à accorder de nouveau sa confiance ou son amour, malgré le temps qui s’était dissout.

Elle s’avança vers l’immense salle, au bout d’une cour intérieure, garnie d’une multitude de plantes et de fleurs colorées. Sous un bosquet, un couple discutait assis sur un des bancs végétaux qui entouraient une fontaine en forme de bénitier.

Haziel s’engagea dans la salle principale du palais. Sur les côtés, les deux ailes s’ouvraient sur un monumental escalier qui donnait accès aux étages supérieurs. Six énormes colonnes se dressaient en une haie d’honneur de chaque côté de la salle. Des scènes de leur vie quotidienne étaient sculptées sur la base rectangulaire. La seconde partie cylindrique se contorsionnait sur elle-même, telle de la guimauve dans une roche sertie d’éclats de différents cristaux. Ils renvoyaient en rayons teintés la lumière qui se diffusait à travers un dôme de verre au plafond. La dernière partie qui soutenait la base de la verrière était un gros pavé avec différentes gemmes. Au fond de la pièce oblongue, de plus de trente mètres de long, un fauteuil poli dans un bloc de marbre se dressait devant d’imposantes tentures blanches. Un coussin en velours bordeaux brodé au fil d’or le recouvrait, ainsi que l’assise de deux sièges moins volumineux qui l’accolaient. Le bas des trois sièges avait des inscriptions en langage angélique. Le bruit des bottes d’Haziel résonna jusqu’à s’évanouir dans les tapis aux motifs floraux. Chaque fois qu’elle parcourait cette salle, elle était nourrie de l’énergie des anciens. Elle se dégageait des gemmes insérées dans les colonnes. En souvenir des anges défunts, partis rejoindre l’Autre Monde, leur famille incrustait leur cristal dans les piliers. Le cristal que chaque ange portait entre ses clavicules concentrait sa force vitale. Imbrisable, il était le vestige de l’ange une fois sa matière désagrégée, un condensé de ce qu’il avait été et fait. En se connectant au cristal, certains anges avaient la capacité de communiquer avec la grande conscience du défunt. Les anges de l’Élite en faisaient partie. Haziel se dirigea à droite. Arrivée devant la porte d’un cabinet privé, elle se recoiffa une nouvelle fois, déposa sa cape sur le sol et frappa.

*****

— Comment vas-tu, Attis ? s’inquiéta Agapé.

À la vue du visage crispé de son amie, elle posa sa main sur son épaule et lui insuffla une bouffée d’énergie, à travers leur lien.

— Mes blessures sont encore un peu fraîches et à vif, mais je peux poursuivre, sans souci.

Attis ferma les paupières et inspira un grand coup pour se revitaliser, grâce à la réserve qu’Agapé venait de lui apporter. Ses traits se décontractèrent et elle soupira longuement.

— Je prendrai le relais pour la suite. Il est hors de question que je t’impose une telle douleur, son domicile est plus éloigné. Je te remercie d’avoir essayé.

Agapé lui caressa la joue et Attis se blottit dedans. La peau d’Agapé était imperméable à cette tendresse, mais elle savait les effets que cela procurait aux autres personnes. Elle se doutait qu’à cet instant, Attis avait besoin de ce contact.

— C’est à dix-sept kilomètres, d’ici. Je viens de chez moi en courant.

Clément coupa leur étreinte, sûr de lui.

— Merci pour votre précision, mais je vous rappelle un détail : nous, on vole, on ne court pas ! À quel endroit avez-vous jeté votre sac ?

— Ici, je pense, dit-il en pointant du doigt les arbustes. C’est un point important, je vous le concède, mais pardonnez-moi, je n’ai pas pour habitude de fréquenter des anges ou d’autres créatures maléfiques… répondit-il, par contrariété.

— Vous êtes fou ? Où avez-vous pu entendre cela ? s’énerva Agapé, les poings serrés en se rapprochant brutalement de lui.

— Non, pardon, ce n’est pas de vous que je parlais, c’était des monstres qui nous ont attaqués… je sais bien que les anges n’ont rien de négatif…

Il se radoucit et rentra sa tête dans ses épaules, face à Agapé, offensive.

— Je n’ai pas sous-entendu que nous n’avions pas de part sombre, j’ai dit que nous n’étions pas malveillants ! Ce n’est pas pareil.

Toujours tendu comme le fil d’un de leurs arcs, l’ange campait sur son envie de le remettre à sa place, à son rang de simple humain. Pour qui se prenait-il ? Attis éclata d’un rire bruyant. Elle ne comprenait rien de ce qui se jouait entre eux, mais leurs interactions l’amusaient au plus haut point. Espiègle, elle voyait une source d’amusement partout, cela n’enlevait rien à ses qualités de guerrière, bien au contraire. Cet antagonisme était la source de son charisme auprès des autres anges, à Sabaoth. Encore jeune, Attis ne se souciait pas de conclure une union. Elle préférait papillonner et elle profitait de sa jeunesse et des plaisirs de l’existence. Elle avait conscience que d’appartenir à l’Élite amenuisait grandement son espérance de vie. Alors, autant vivre intensément chaque instant.

— Pensez-vous que c’est le moment opportun pour traiter d’angélologie ? Je vous laisserai un aparté chez lui pour parfaire vos opinions. En attendant, cherchons ce fichu sac, dans la bonne humeur, vous voulez bien, dit Attis, en repoussant sa tresse blonde dans son dos.

Le duo se dévisagea et un malaise s’installa. Tous les trois partirent en quête du Graal. Agapé scrutait Clément. Il effectuait ses recherches sous les haies, dans la pénombre. D’un battement de cils, il parvenait à susciter, en elle, un cataclysme émotionnel. Comment faisait-il ? À chaque fois qu’il se redressait pour changer de soubassement, ses boucles descendaient devant son visage. D’un geste automatique, il les mélangeait vers l’arrière et dévoilait son visage aux traits fins. Ses yeux, protégés de longs cils, illuminaient sa peau mate. D’un vert malachite, ils s’accordaient parfaitement avec la végétation environnante. Comme absorbée dans leur profondeur, Agapé se sentait happée vers leur fond. Une sensation de vertige l’envahit. Clément se rendit compte de son stratagème. Il lui sourit et arrangea, machinalement, ses cheveux derrière son oreille. Sa main était large et musclée, bien qu’elle dégageait une douceur presque paradoxale avec son apparence si masculine. Une nouvelle brûlure marqua un point au creux des reins d’Agapé, confuse, qui baissa instantanément la tête vers les broussailles. Elle imaginait la main de Clément se posait sur sa joue, parcourir son visage, découvrir son cou et la naissance de sa poitrine puis descendre lentement sur son corps jusqu’à…

— Je l’ai retrouvé ! cria-t-il, la stoppant dans ses fantasmes.

Elle chuta lourdement sur les fesses de stupéfaction et de gêne.

— Un souci Agapé, lui demanda Attis, qui s’étonna de sa culbute.

Une fois encore, Attis remarqua son comportement inhabituel. D’une maîtrise parfaite d’elle-même, peu de situations incommodaient ou déstabilisaient Agapé. Son attitude dénotait un profond malaise, dont elles devaient discuter.

— Mes bottes ont glissé. Nous allons, enfin, pouvoir le reconduire, répondit-elle en se relevant et époussetant sa cape souillée.

Clément ouvrit son sac pour vérifier son contenu et la présence des clés de son domicile, dans le fond. Il fouilla encore et commença à répandre ses affaires sur l’herbe, visiblement inquiet.

— Mince, j’ai perdu mon iPod. J’ai dû le faire tomber quand j’ai couru pour échapper aux créatures que vous avez tuées.

— Vous ne vous en sortez pas si mal, en fin de compte. Vous avez égaré un truc électronique et vous avez sauvé votre vie, ironisa Agapé, les mains posées sur son armure au niveau de sa taille, d’un air condescendant.

Ses cheveux rouges oscillaient en suivant la trajectoire des mouvements de sa tête. Clément refusait de dévoiler l’impact et l’emprise qu’elle avait sur lui. Personne n’avait autant réussi à le décontenancer. Il avait toujours fermé son cœur. Cette femme se croyait permise de rentrer sans invitation et de remodeler tout son être et ses sentiments. Le contact d’Agapé le malmenait et révélait des zones qui lui étaient inconnues. Clément pressentait que cette soirée allait à jamais changer sa vie, et pas seulement à cause des rencontres surnaturelles. Une étincelle s’alluma dans son âme et lui amena un courage, qui lui avait fait défaut toute son existence, jusqu’à ce soir-là, jusqu’à cet instant. Avec ce qu’il venait de vivre, en moins de deux heures, il se gorgea d’une confiance naissante.

— C’est ridicule, je sais. Je vous ai déjà dit que vous pouviez me tutoyer, Agapé ! Cela ne semble pas déranger Attis, insista-t-il le torse bombé et les mains dans ses poches.

— Attis est plus angélique que moi et je ne vous dois rien, ne l’oubliez jamais, humain !

— Agapé ! Ça te coûte quoi d’être gentille avec lui ? Que lui as-tu fait pour l’énerver, à ce point ? demanda Attis à Clément.

— Attis, je t’ordonne de te taire ! Ça suffit !

 Agapé fulminait et une lumière irradia autour d’elle. Attis la dévisageait, avec incompréhension. Elle n’ajouta pas un mot, mais elles discuteraient toutes les deux et le plus vite possible serait le mieux.

— Je ne vois personne. Clément, c’est moi qui vais vous transporter jusqu’à chez vous. Attis, tu nous suivras en renfort.

— Merci, dit Attis en échangeant un clin d’œil avec sa lieutenante pour la détendre.

En soufflant lentement, Agapé lui sourit. Clément se taisait trop anxieux de ce qui l’attendait. Une goutte de sueur se faufila le long de sa colonne vertébrale. L’idée de se retrouver près d’elle, de se blottir contre elle accélérait les battements de son cœur. Il se trouvait ridicule d’éprouver ces sensations, alors que, visiblement, Agapé le détestait. Cette pensée ne freina en rien ses ardeurs. Son corps refusait de suivre les instructions de son cerveau. Aucune femme ne lui avait fait, un tel effet. Agapé avait, sur lui, une attraction inqualifiable. Il n’était pas du genre à aimer les causes perdues ni à devoir batailler avec le sexe opposé, alors avec elle… Agapé se rapprocha de lui, le saisit et encercla son torse de ses bras. Elle se motiva et, se répéta mentalement tel un mantra, « ce n’est qu’un humain ». À présent, l’un contre l’autre, une bulle sensuelle les enveloppa. Une brûlure gagna la marque dans le dos de Clément et un point au creux des reins d’Agapé. Leurs pupilles se dilatèrent et leur souffle se synchronisa. Clément franchit les derniers centimètres qui les séparaient et l’enlaça tendrement, ses yeux dans ceux de l’ange. Attis était ébahie de voir la guerrière autoriser un homme à lui tenir tête. Jamais, Agapé n’avait semblé aussi proche d’un homme, qu’à cet instant. Par réflexe, Attis se racla la gorge et les ramena à la réalité, le regrettant immédiatement. Agapé retrouva son contrôle habituel et elle tenta de le repousser. Clément l’en empêcha, la toisant du regard avec assurance.

— On y va, ange ? dit-il à la guerrière entre ses bras, sans sourciller, le menton redressé.

Folle de rage, Agapé comprit que le vol allait être long, très long… Dans un éclair lumineux, leurs ailes déployées, les anges s’envolèrent vers la maison de Clément. Durant tout le trajet, Agapé fut tourmentée. Depuis son enfance, elle avait regretté sa différence. Elle possédait les notions de volume et de pression, mais tous les contacts charnels lui étaient inconnus, tout comme la chaleur d’un corps contre le sien. En plus de son physique atypique, cette déficience tactile entraîna sa mise à l’écart et son célibat. Ses tentatives de relation avaient échoué. Ses partenaires s’étaient lassés, car leurs échanges ne lui accordaient qu’un goût d’inachevé et de frustration. Son insensibilité se prolongeait jusque dans son intimité. Elle en avait fait le deuil, depuis longtemps. Ce handicap pour sa vie personnelle était un atout incroyable pour la guerrière qu’elle était. Stigmatisée, en tant que femme, Agapé était une combattante respectée. Grâce à cette tare, elle avait rempli des missions délicates. Insensible à beaucoup d’attaques, elle affrontait les plus violents adversaires. Pourtant ce soir, la lieutenante de l’Élite était effrayée, pas par un démon, ni un dragon ni même une horde de goules, mais par un simple humain. Entre ses bras, contre elle, cet homme lui faisait découvrir des sensations dont elle était, jusqu’à présent, vierge. Elle se concentrait autant qu’elle le pouvait sur le vol. Une vague émotionnelle déferlait dans les moindres recoins de son anatomie. Elle refusait d’y céder. Ses doigts bougeaient pour le frôler. À chacun des contacts, Agapé recevait de petites décharges au creux des reins. Elle humait sa peau et, en réponse à ce stimulus, son duvet se dressait. Elle ferma quelques secondes les paupières pour mieux savourer ces échanges et les enregistrer au fond d’elle-même, dans son cœur.

Les sens de Clément étaient en émoi. Agapé sentait si bon. Son parfum, une odeur d’épices, suave, l’enivrait, malgré l’odeur âpre des viscosités des spidergnés. Il avait envie de la goûter et de la lécher. Dans les bras d’Attis, il avait éprouvé un malaise et une gêne. Dans ceux d’Agapé, il était mal à l’aise, gêné de s’estimer à sa place. Ce qui lui arrivait le dépassait complètement. Là, dans les bras de cet ange, il était chez lui. Le joyau avait trouvé son écrin. Ses angoisses avaient fait place à l’envie et au désir. L’envie de la toucher et de la caresser. Le désir de l’embrasser et de s’abandonner à elle. Son cerveau peureux s’était débranché pour s’emplir d’elle. Ses longs cheveux détachés, après le combat, flottaient et chatouillaient sa peau. Ce qui intriguait le plus Clément, c’était l’immense chaleur qui l’avait envahi dès qu’ils s’étaient frôlés. Rien ne s’était produit avec Attis. Agapé avait quelque chose d’incroyable qui trouvait un écho en lui, au centre même de son être. Leur atterrissage dans son jardin interrompit ses songes. Dès qu’Agapé s’éloigna de lui, une sensation d’amputation le secoua. La nausée le submergea et son souffle se coupa. La soudaineté et la violence de ses ressentis l’ancrèrent dans l’instant. Des résidus fantasmagoriques lui apparurent lorsqu’Agapé échangea avec lui un regard insondable. Un goût d’épices et de nouvelles palpitations se diffusèrent en lui. Encore bousculé, il chercha longuement son trousseau de clés, au fond du sac.

L’habitation était isolée, au milieu des bois. Personne ne s’aventurerait si loin sans connaître sa présence. Sur un grand terrain, tondu de près, elle trônait au centre. Devant la maison, un jardin japonais avec un ponton surplombait une marre, de lotus fuchsia. La délicatesse des taillis illustrait le travail d’entretien régulier qui lui était accordé. Une grande allée courait, de la fin du chemin de terre jusqu’à la maison, entièrement recouverte d’un revêtement de minuscules cailloux. Au milieu de celle-ci, une tonnelle végétale de jasmin accueillait les arrivants dans l’enclos zen. Sur la gauche de la propriété se trouvait un banc en pierre, face à une rocaille garnie de plantes grasses. Au milieu de celle-ci, de l’eau filtrée se répandait et alimentait un bassin naturel autorégulé.

— Cet endroit est magnifique. J’adore ! dit Attis.

Elle s’amusait. Ses bras se balançaient comme une écolière et fouettaient sa cape.

— C’est gentil. Je l’aime beaucoup. Nous ne sommes pas trop loin de la civilisation, tout en étant à l’écart. Clément s’était illuminé. Depuis que je suis enfant, j’ai besoin d’être au contact de la nature. L’acquisition de cette maison fut un gros investissement financier et un achat du cœur absolu. Je savais, au fond de moi, que je devais habiter ici. Il parcourut de nouveau le contenu de son sac. Je les ai ! Excusez-moi d’avoir mis autant de temps.

— Le sac des femmes, plaisanta l’ange blond.

 La sérénité qu’éprouvait Attis depuis leur arrivée lui fit presque omettre le but de leur venue. Clément s’avança jusqu’à l’entrée et introduisit la clé dans la serrure, soulagé de rentrer enfin dans son havre de paix. Les anges restèrent en retrait. Attis contemplait les alentours et Agapé était absorbée à le surveiller, à la recherche d’une explication rationnelle à ses ressentis.

         *****

— Entre Haziel, dit une voix masculine.

Haziel ferma la porte du cabinet privé, derrière elle. Elle fit une révérence à l’ange qui s’approchait, avec un immense sourire. Grand et large d’épaules, l’homme marchait, avec souplesse, suivi par les remous de sa tunique grise. Les sillons au coin de ses yeux orageux, une marque du temps passé, lui donnaient un charme fou. Son allure masculine et sa sensualité faisaient de lui un des anges les plus convoités de Sabaoth. Aucune prétendante au royaume n’avait réussi à le faire flancher. Sitael ne servait qu’une femme, Mère Divine. Pas comme un amant, mais comme un compagnon de route fidèle et dévoué, une épaule sur laquelle elle pouvait s’appuyer et en qui elle pouvait avoir confiance pour assurer la gouvernance des anges.

— Je t’en prie, relève-toi mon enfant, dit-il en lui tendant une main entièrement tatouée d’arabesques sombres.

— Merci, Sitael. Je viens faire mon rapport, répondit-elle en la lui prenant.

Sitael la conduisit près d’un des deux fauteuils en cerisier et l’invita à s’y asseoir. Il contourna son bureau, constitué d’un bloc de marbre noir aux quatre pieds taillés en forme d’épée. L’épaisseur de sa bordure était incrustée d’hématite et de rubis. Les éclats de gris de la pierre étaient assortis à ses cheveux. Il s’installa derrière en prenant soin de répandre sa robe autour de lui.

— Vous les avez trouvés ? demanda-t-il, une fois qu’Haziel fut à l’aise sur le coussin en velours.

— Nous en avons eu et tué cinq dans la région bordelaise, en France.

— Avez-vous pu les interroger ?

— Nous en avons appris davantage par rapport à ce que nous connaissions sur le motif d’un tel carnage. Nous n’avons pas identifié, comment ils vident les humaines de leur essence divine, par contre nous savons à présent, pourquoi !

Il se plaça plus profondément dans son siège, ses avant-bras reposés sur les accoudoirs. Ils revêtaient un coussinet d’une étoffe bordeaux avec des fleurs brodées. Sitael détaillait d’un œil gris et vif, Haziel qui irradiait son cabinet de son éclat, entre la dorure de son armure et sa chevelure immaculée.

— Le meneur de ce groupe nous a avoué qu’ils étaient conscients de ce qu’ils encouraient en s’attaquant aux humaines.

— Quels abrutis, ces spidergnés ! Ce sont des créatures ridicules. Je ne comprends pas qu’ils ne soient pas éteints depuis le temps. Avec toutes les ignobles espèces de Monère, comment ont-ils réussi à survivre ? C’est une incompréhension totale.

— Justement, vous n’êtes pas loin du sujet, dit Haziel un peu étonnée de ce qu’elle venait d’entendre.

— Comment ça ?

— Ils viennent sur Terre, pour leur survie.

— Je ne vois pas le rapport ?

 Sitael se frotta le front du bout de ses doigts marqués par le temps, délogeant une mèche anthracite.

— Ils n’ont plus de ressources énergétiques pour leurs infrastructures, sur Monère. Ils ont découvert que l’essence humaine était un excellent combustible, aussi efficace que le basaltite. Ils ont préféré prendre le risque de tomber sur nous et perdre quelques membres afin d’en récupérer.

— Tiens, ils m’étonnent. Je les ai sous-estimés. Je n’aurais pas cru que leur minuscule cerveau aurait fait le rapprochement.

— Vous le saviez ?

Haziel s’avança sur son siège et elle posa ses bras, qui renversèrent un pot à crayons, sur le bureau. Pour Haziel, l’essence d’une fée ou la magie d’une sorcière aurait été plus logique. Les humains s’étiolaient. Leur ego écrasait leur être authentique et éteignait leur énergie divine. Pour certains humains, attachés à des valeurs superficielles, elle se résumait à une minuscule étincelle. Haziel connaissait la force de leur énergie, mais elle était incapable de franchir le pas et se les représenter comme des piles. Leur manque de parole l’horripilait, mais elle se battait pour préserver leur espèce. Son objectif était de leur offrir la possibilité d’évoluer et de redevenir les êtres divins qu’ils étaient à leur naissance.

— J’avais entendu, il y a quelques dizaines d’années que l’essence humaine présentait des caractéristiques identiques, avec la roche de basaltite. Je vais être franc avec toi, mon enfant. Durant mon existence, j’ai été le témoin de tant d’utilisations différentes des humains que je ne pourrais même pas les quantifier, sans parler des atrocités qu’ils s’infligent entre eux ! Parfois, je me demande, pourquoi persistons-nous à tenter de sauver cette misérable espèce qui essaye de se détruire depuis des siècles ? Une telle nature est vouée à disparaître, c’est inévitable ! Nous échangeons souvent à ce sujet avec Mère Divine, mais elle refuse d’abandonner ces anges loupés ! Je ne comprendrai jamais ces sous-espèces !

— Je vous trouve plein de résignation. Je ne m’étais jamais rendu compte, combien vous les mésestimiez.

Sitael se racla la gorge. Il bougea sur son assise et se frotta les biceps pour se recentrer. Aucun ange ne se leurrait sur ses préférences entre les espèces. Sitael n’était pas un ange tendre et bienveillant, mais un combattant. Il était à l’origine de l’art de la guerre qui offrait aux anges leur supériorité lors de beaucoup de bataille. Ses stratégies couplées au Lien de Sabaoth les rendaient invincibles. Ce fut toujours avec une mauvaise mise en pratique que les troupes avaient perdu leurs effectifs. On ne maîtrise pas la guerre en une centaine d’années comme la pratiquerait un ange de plusieurs millénaires.

— Je suis fatigué. Pardonne au vieil ange que je suis ses divagations, dit-il, en tendant une main vers elle en signe d’apaisement.

Haziel marqua un silence et la saisit. Le chef de tous les corps armés de Sabaoth la caressa du pouce. Jamais, elle l’avait entendu proférer autant de remarques négatives à l’encontre d’autres êtres vivants. Il avait pu, dans le passé, parler avec véhémence des déchus et des exilés du royaume de Sannom, mais jamais concernant des espèces inférieures. Et cette attitude, comme si Sitael souffrait de folie passagère, c’était ridicule… Quelque chose le préoccupait.

— Ne vous inquiétez pas, vous savez que les mots prononcés dans l’enceinte de ce bureau y resteront.

— Je n’en doutais pas un instant, venant de toi, mon enfant.

— Pour en revenir aux spidergnés, ils se rendent sur Terre pour reconstituer leur source énergétique. C’est bien plus sordide que ce que nous pensions. Que fait-on ? Nous ne pouvons pas les laisser poursuivre leurs agissements sans représailles, même s’ils n’ont plus de ressources. Tant que j’y pense, je souhaitais vous parler d’autre chose.

Sitael lui lâcha la main et approcha son fauteuil vers le bureau.

— Quand nous les avons retrouvés, ils essayaient de capturer un humain…

— Une humaine, tu veux dire ? la reprit-il, immédiatement.

— Non. C’est bien cela, le plus bizarre ! Ils l’avaient surveillé et avaient repéré son emploi du temps avant de s’en prendre à lui.

— C’est la première fois que j’entends parler d’une histoire concernant les spidergnés en lien avec un mâle.

— Nous aussi, nous avons été extrêmement surprises. C’est, d’ailleurs, quand je leur ai posé des questions à ce sujet que tout a dégénéré. En premier lieu, nous envisagions de les capturer pour les interroger et les juger à Sabaoth. Ils se sont métamorphosés en pleine rue, à la vue d’éventuels passants et ils nous ont assaillies.

— Ils ont préféré mourir, plutôt que de vous parler de lui, mais ils vous ont confié leur projet, c’est étrange… Qu’est-il devenu ?

— Nous l’avons protégé. Agapé et Attis sont à ses côtés. Je voulais vous en informer afin d’obtenir les directives le concernant. Dois-je contacter Leliel pour qu’elle lui efface la mémoire ?

Leliel était un des sept soldats de l’Élite. Outre sa technique de combat, elle possédait le don d’effacer les souvenirs et les blessures des vies antérieures. Elle intervenait lorsqu’un humain était témoin de leur venue.

— Qu’a-t-il de particulier ? Toute cette affaire est étrange. Ils n’agressent jamais les hommes. Vous avez essayé d’en apprendre davantage à son sujet ?

— C’est un professeur à la faculté de Bordeaux, impressionné et peu sûr de lui. Il m’a semblé honnête. Une chose miraculeuse s’est produite, dit-elle enthousiaste.

Sitael déjà interloqué par les révélations d’Haziel, posa ses coudes sur le marbre noir, les mains l’une dans l’autre, cachant son menton. Ses cheveux lisses l’entourèrent tel un châle.

— Agapé l’a senti, murmura-t-elle, étincelante.

— Quoi ? Je croyais qu’elle ne pouvait pas ! s’époumona-t-il, en avalant sa salive de travers.

— Ce contact l’a perturbée. Imaginez, ça a été un choc qui l’a complètement chamboulée.

— Cet humain m’intrigue de plus en plus. Comment s’appelle-t-il ?

— Clément. Il s’appelle Clément Samson.

À ce nom, Sitael se liquéfia, son visage devint aussi clair que le blanc de la chevelure d’Haziel. Il se redressa et ses yeux s’assombrirent, prenant la teinte d’une tempête en préparation.

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