L’éclosion des élus: chapitre 1

Tu as pu découvrir le prologue ici. Voici le début de l’aventure de la saga!

Son sac sur le dos et ses écouteurs dans les oreilles, Clément mettait sa capuche sur ses cheveux encore humides lorsque du bruit l’interpella. Les abords du parking étaient silencieux quand il finissait son entraînement au stade nautique. Assis sur le capot des voitures du personnel, un groupe de cinq motards attendaient visiblement quelqu’un. Clément scruta les alentours à la recherche de leurs motos, mais n’en trouva aucune. La nuit s’épaississait et il n’avait pas envie de s’attarder trop longtemps. Malgré les quelques mètres qui les séparaient, un frisson le parcourut et il trottina vers la sortie sur une chanson de Muse. De hauts arbustes clôturaient le centre aquatique et s’écartaient en un espace qui centralisait les entrées et les sorties. À cet endroit précis, un paravent de cuir le stoppa net, les hommes lui bloquant le passage. Comment avaient-ils été si rapides ? Leurs yeux sombres s’accordaient parfaitement avec leurs vêtements taillés dans le même moule. Une veste en peau ornée d’une mygale agrémentait des bottes noires qui camouflaient le bas de leur pantalon. Leurs sourires ironiques dévoilèrent des dents trop blanches, pour leurs peaux tannées et accentuèrent la frayeur de Clément. Il réfléchissait à une solution pour s’enfuir, quand un des types lui adressa la parole. Clément retira ses écouteurs à contrecœur, dernier barrage avec les hommes.

— Clément Samson ? demanda le plus petit des hommes.

— Pourriez-vous vous écarter afin que je rentre chez moi ?

— T’es sourd ? T’es Clément Samson ? insista l’homme.

Ses yeux s’assombrirent et des rides apparurent au coin de sa bouche. Ses dents étincelèrent sous l’éclairage des lampadaires. Toutes les cellules de Clément se mirent sur pause. Elles patientaient afin d’identifier si leur rôle consistait à poursuivre leur travail ou se désagréger à la seconde.

— C’est bien moi, pourquoi ? bredouilla-t-il.

Ses mains humides rentrèrent dans ses poches. Son cœur battait de manière si violente que Clément avait l’impression que les motards pouvaient compter le nombre de ses contractions. Le rictus du type s’agrandit et il s’adressa à ses coéquipiers.

— Cette mission n’aura pas été compliquée, les gars ! Toi, l’humain, tu nous accompagnes sans faire d’histoire !

Comment le connaissaient-ils ? Que lui voulaient-ils ? Pétrifié, Clément ne comprenait rien. Soudain, l’éventualité d’une mort prochaine, sa mort l’envahit… C’était hors de question. Il se redressa et fit glisser son sac le long de ses bras discrètement. Dans un dernier espoir, il le lança sur les deux hommes situés sur la gauche. Par réflexe, chacun tenta de le rattraper. Ils se cognèrent, ricochèrent et tombèrent sur le sol dans des grognements. Une brèche s’ouvrit dans leur barricade humaine. Clément saisit l’occasion et courra dans la rue. Le triathlonien s’élança tout droit sans se poser de question. Au bout de plusieurs dizaines de minutes, il ralentit sa course. Il s’aperçut qu’il était arrivé aux entrepôts de la zone industrielle, à l’opposé de son domicile. Il entendit le moteur d’un véhicule arriver vers lui. D’instinct, il se cacha derrière une poubelle. Il se recroquevilla et ses bras encerclèrent ses jambes. Incapable d’agir, de penser ou même de respirer, la peur le consumait. Il glissa la tête entre ses genoux. Son refuge était à l’abri des spots de surveillance et lui offrait un répit temporaire. Il chercha un chemin de sortie, mais il avait choisi un des seuls passages sans issue.

— Mais quel con ! meugla-t-il.

Il se mit à se tanguer d’avant en arrière et ses mains moites enserrèrent ses chevilles. Ses battements cardiaques martelaient ses tempes. La douleur était de plus en plus intense et handicapa ses autres sens. La voiture pénétra dans son allée en diminuant sa vitesse. Clément retint sa respiration. Elle roula au pas, le dépassa puis s’arrêta. Un voile de sueur avait recouvert son corps et des gouttelettes ruisselèrent le long de sa colonne vertébrale. Terrorisé, il était pris au piège. En se retranchant dans la zone la moins fréquentée de la ville, il leur avait facilité la tâche. Il était convaincu d’avoir signé son arrêt de mort.

Les hommes descendirent de leur véhicule, calmement. En ligne, ils se dirigèrent vers l’impasse où se terrait Clément. Leurs pas résonnèrent dans le silence nocturne perturbé par le grésillement d’un éclairage en fin de vie. Confiants, ils s’approchaient de leur proie sans hâte. Jamais, ils n’avaient cru que capturer Clément serait si facile. Il ne s’était même pas caché. Il vivait parmi les autres humains, insouciant, comme s’il était aussi insignifiant qu’eux. Une fois qu’ils l’avaient localisé, cela avait été d’un ennui mortel d’établir ses habitudes. En plus de ses rendez-vous aquatiques, Clément travaillait à la faculté de Bordeaux métropole en tant que maître de conférences, vêtu chaque jour du même costume bas de gamme. Il mangeait seul dans son bureau et n’en sortait que pour boire un café noir sans sucre, avec son assistant, Bernie. Réglé telle une horloge, Clément suivait les mêmes routines hebdomadaires. Tracer son emploi du temps avait été un jeu d’enfant, sa vie étant d’une platitude et d’une monotonie quasi militaire. Clément s’était isolé après sa dernière histoire amoureuse. Il avait compris qu’il n’arriverait jamais à vivre une vie normale avec une femme et les relations amicales n’avaient jamais été son fort. Cet homme n’avait plus rien dans la vie, ni femme, ni ami, ni même un chien. Personne. Lorsque les spidergnés le surveillaient, l’un d’eux avait mentionné la perte de temps de le suivre. Ils auraient pu utiliser ces semaines afin de vider de leur essence divine des humaines. Cette activité constituait le premier motif de leur venue sur Terre. Il avait regretté d’être tombé dans le mauvais groupe et d’être affecté au kidnapping de cette vermine.

— Pitoyable humain, sors de ta cachette ! On entend jusqu’ici ta respiration d’animal !

Perdu pour perdu, Clément refusait de mourir comme un froussard, même si la bravoure et la témérité n’avaient jamais constitué son tempérament. D’un gabarit de rugbyman, il souffrait pourtant d’un maladif manque de confiance en lui. Il décida que si sa dernière heure avait sonné, il partirait dans la dignité. Dans un regain insoupçonné de courage, il se positionna à découvert au milieu de l’allée. L’angoisse glaçait son corps. Sa veste de jogging décalée sur le côté accentuait la détresse de ses traits et le rendait risible.

— Ne nous oblige pas à te faire du mal, on a besoin de toi vivant. Dans le cas contraire, il refuserait toute négociation. L’homme passa sa main sur sa barbe naissante. Quoique si l’on te coupe des petits bouts…

Le malfrat ricana et mima un ciseau avec ses doigts. Abasourdi par ces propos, Clément restait hébété. Ses jambes flageolaient, mais il maintenait les poings serrés toujours aux aguets.

— Vous vous trompez, j’en suis certain !

— Ne te fous pas de nous, humain ! Tu veux me mettre en rogne, c’est ça ? râla le meneur.

— Je vous jure que je ne comprends rien et je ne suis personne. Pourquoi m’appelez-vous sans cesse, humain ?

Les cinq types se tenaient plusieurs mètres devant lui et formaient un rideau impénétrable de la largeur de l’allée. Clément avait l’air ridicule face à eux. Des larmes emplirent ses yeux et son nez commença à couler. Il ressemblait à un gamin. Du haut de son mètre quatre-vingt-quatre, Clément se comportait comme une fourmi sous une chaussure. Au moment où une larme s’échoua sur sa joue, deux des hommes qu’il n’avait pas vus approcher le soulevèrent sans ménagement. Le meneur martela son torse de ses poings durs comme du béton. Des coups de masse lui auraient fait moins mal.

— Tu te fous encore de ma gueule, hein ? pesta le malfrat, lui postillonnant dessus.

Il s’apprêtait à lui asséner un coup dans la mâchoire, lorsqu’un motard en retrait l’interpella.

— Dépêchez-vous, elles arrivent ! hurla-t-il, montra le ciel de sa main.

La seconde suivante, trois êtres agenouillés apparurent derrière eux, sortis de nulle part.

— Putain de merde ! cria le meneur, paniqué.

Il remua la tête dans tous les sens. Les silhouettes se trouvaient entre eux et le véhicule. Tels des hologrammes, elles se déplièrent en un mouvement synchrone. Clément avait l’impression que le temps s’était ralenti pour admirer ce ballet millimétré à la seconde. Chaque personne était camouflée dans une longue cape blanche, la tête cachée dans un grand capuchon. Soudain, une profonde douleur émergea entre les omoplates de Clément comme si on le marquait au fer rouge. L’atmosphère se chargea d’une tension supplémentaire, quand les capuchons s’abaissèrent et dévoilèrent l’identité de leurs propriétaires. À travers des picotements sur sa peau, Clément palpait la peur qui se propageait chez les motards. Entre deux spasmes de douleur, Clément releva la tête, toujours suspendu par ses bras, deux motards l’encerclant. Ses yeux se reportèrent sur les trois silhouettes et il eut un hoquet de surprise. Son être se figea en découvrant trois femmes aux visages sublimes, dont deux avaient de longs cheveux pastel et des iris de la même couleur. La troisième plus petite, légèrement en retrait et la tête rabaissée, dévoilait un tressage rouge sur le haut de son crâne. La femme aux cheveux et aux iris blancs s’avança.

— Spidergnés, nous vous cherchions justement…

— Laisse-nous partir Haziel, sinon on le tue !

Le meneur gesticulait de droite à gauche et sautillait sur ses pieds.

— Vous saviez parfaitement à quoi vous vous exposiez, en venant sur Terre, vous en prendre aux humains.

Haziel secoua sa chevelure blanche, en signe de résignation.

— On regagne le portail et l’on rentrera à Monère sans vague, tenta-t-il.

— Tu sais très bien que ça ne fonctionne pas comme ça. Vous avez vidé tant d’humaines…

La femme se tenait face à eux, sereine, les mains sur les hanches. Sa cape s’ouvrit et dévoila une armure dorée. Les lames métalliques de la jupe camouflaient une tunique fluide de couleur bronze.

— Tu penses que c’est pour le plaisir ! Nous nous sommes dit : allons sur Terre et taquinons l’Élite, s’énerva le meneur des motards.

Ses bras se balançaient en de grands mouvements latéraux et sa peau fripée donnait l’impression de s’étendre, en vagues successives.

— Alors, pourquoi les vider de leur essence divine ?

Haziel s’inclina sur un côté, pour mieux les voir et un manche métallique apparut derrière sa nuque dégagée.

— Nous n’avons pas eu le choix ! Toutes nos ressources énergétiques sont épuisées. C’est notre seul moyen pour subsister afin que notre espèce ne s’éteigne pas. C’est vital, pour nous ! Tu crois que nous aurions pris le risque de nous frotter à vous, que nous sommes devenus si cons ?

— Stupides, non. Impulsifs, oui. De toute façon, là n’est plus la question. Cela ne justifie pas vos actes.

 Elle stoppa sa phrase surprise. Elle regarda par-dessus les trois motards et découvrit Clément.

— Vous vous en prenez aux hommes, maintenant ? l’interrogea-t-elle.

Les spidergnés se dévisagèrent et poussèrent de petits cris aigus. La tension monta d’un cran.

— Tu connais la procédure, ajouta-t-elle, sans réponse du chef.

Le meneur fit un signe de tête à ses acolytes qui lâchèrent Clément. Il s’étala grossièrement sur l’asphalte et il se recroquevilla en chien de fusil. Les coups que le meneur lui avait martelés avaient meurtri son corps. Une lumière, issue des reflets des spots sur les bottes des femmes se diffusa entre les jambes de ses tortionnaires. Identiques, les bottes étaient composées d’une multitude de petites écailles dorées, avec autour de la pointe, une lame d’un demi-centimètre qui dépassait. Des couteaux remplissaient un fourreau en métal doré sur chacun de leurs mollets. Clément, aveuglé, s’assit avec difficulté, son torse endolori. L’air s’alourdit à nouveau, le privant d’oxygène. Les cinq hommes se rapprochèrent les uns des autres en formant une ligne de front, entre lui et les trois femmes, lui barrant la vue. Un bruit suraigu résonna. Du revers de sa manche, Clément essuya ses yeux qui s’étaient couverts d’un liquide glaireux.

— C’est quoi, ce truc ? C’est dégoûtant ! s’écria-t-il.

Il pivota ses mains, devant lui. Elles gouttaient d’une substance chaude et gluante dont l’odeur infâme s’insinuait dans ses narines. Les cinq hommes s’étaient évaporés en abandonnant des lambeaux de leurs vêtements, de leurs chaussures et de leur peau. À leur place se trouvaient cinq horribles créatures qui ressemblaient à la mygale dessinée sur leur blouson de cuir. Un tronc rond, rigide et velu composait la moitié de leur corps. Quatre paires de pattes y étaient rattachées, visqueuses et poilues. Deux membres plus épais constituaient leurs jambes. Leur tête était minuscule par rapport à la taille de leur tronc. Deux petits yeux globuleux s’associaient à deux tentacules, au bout desquelles s’activaient des crocs. Clément se jeta en arrière avant de vomir. Sa dernière giclée de bile évacuée, il les dévisagea de nouveau, terrorisé et incapable de se lever. Les cinq créatures se tenaient face aux trois femmes, toujours aussi sereines.

 Haziel épousseta les lames de sa cuirasse et s’approcha davantage d’eux. À chacun de ses pas, sa cape se décalait. Son ouverture permettait à la lumière projetée sur son armure de rayonner autour d’elle et de l’entourer d’un halo scintillant. Son approche accentua la tension des spidergnés.

— Vous êtes sûrs de vouloir faire ça. Vous ne ferez jamais le poids, vous n’êtes que cinq ! dit-elle à moins de deux mètres d’eux, avec confiance.

Le monstre qui remplaçait le meneur poussa un hurlement métallique avant de cracher un liquide dans sa direction. Haziel virevolta pour l’éviter, dans un mouvement aérien.

 — Si tu le prends comme cela, votre jugement sera immédiat, dit-elle, calmement.

 Haziel passa ses mains au niveau de la fente de sa cape. Un diamant était incrusté dans sa peau entre les clavicules, à peine camouflé derrière l’attache de la cape. Elle la détacha de son cou pour la lancer en dehors du champ de bataille. Les deux autres femmes l’imitèrent. Clément, toujours assis au milieu de l’allée, se redressa du mieux qu’il le put. Il tangua et il se dirigea vers un des hangars, éclairé par un projecteur. Il s’écroula contre le mur. Ses côtes douloureuses entravaient sa respiration et l’intensité de la douleur l’empêchait de s’enfuir. Il resta discret, sa position lui offrait une vue imprenable sur le combat. Une armure dorée protégeait le corps, athlétique et voluptueux, des trois femmes. Des tatouages ornaient leur peau. Haziel, aux cheveux blancs, en avait du haut des épaules jusqu’aux poignets et cachés par des mitaines en métal. Lorsqu’elle s’avança, sous les pans de son armure, la présence d’un autre tatouage se devinait sur sa cuisse droite. La force et l’assurance qu’elles dégageaient subjuguèrent Clément. D’une confiance déconcertante, elles s’approchèrent des monstres.

— Agapé, protège l’humain !

Haziel bondit sur le chef des spidergnés. Ils roulèrent sur le macadam. Deux créatures attaquèrent la femme aux cheveux jaunes et les deux autres se jetèrent sur la plus petite, aux cheveux couleur de feu, qui dégageait une autre aura, plus féline. Clément observait le combat sans sourciller, le plus discrètement possible. Il était accolé à un banc, son dos contre le hangar. Les femmes frappèrent de leurs poings et de leurs pieds les monstres qui tanguaient à peine. Attentives, elles se décalaient lorsqu’ils crachaient leur liquide gluant. Malgré la quantité des coups échangés, elles ne parvenaient pas à prendre le dessus sur les spidergnés. Haziel sortit de derrière son cou une grande épée en argent, avec un manche sculpté en diamant. Agapé, la plus petite, dégaina deux sabres de derrière son dos et les enfonça dans le spidergné qui se tenait devant elle. Elle le découpa en deux. Clément remarqua que ses tatouages n’avaient pas les mêmes formes ni la même couleur que ceux des deux autres femmes. À son tour, la femme aux cheveux jaunes, tatouée des épaules aux coudes, décapita un des spidergnés d’un seul coup d’épée. Les corps des créatures éclatèrent et se répandirent sur tout ce qui les environnait y compris sur leurs adversaires. Elles avaient toutefois anticipé et s’étaient reculées légèrement. Le chef des spidergnés poussa un cri strident à l’intention des siens. Clément nota le changement dans le comportement d’un des trois monstres. Le spidergné agrippa la femme aux cheveux jaune avec trois de ses pattes et la lança contre un hangar, lui crachant son liquide dessus. Elle rebondit violemment sur le mur qui s’effrita et elle hurla dans sa chute. La substance glaireuse recouvrait le haut de son corps. Clément avait suivi du regard son attaque et il ne s’était pas aperçu que le spidergné fonçait sur lui. Il le tira du mur, le projeta sans ménagement sur le sol. Il lui sauta dessus et le maintint avec ses pattes. La créature tentait de lui attraper la gorge avec les crocs du bout de ses tentacules.

— Agapé ! Je t’ai dit de protéger l’humain ! hurla Haziel, toujours en duel avec le chef des spidergnés.

En une fraction de seconde, Clément fut soulevé, son dos décolla de terre. Le monstre le maintenait toujours et Agapé s’accrocha sur sa carapace velue. Tous les trois retombèrent d’un coup, quand les mains de la femme glissèrent encore enduites des créatures qui venaient d’exploser. Clément hurla à l’effleurement des crocs sur sa joue. Des bruits sourds et des craquements osseux prirent le dessus, sur les sons de la bagarre. L’odeur immonde envahit l’atmosphère à la mort d’un des spidergnés. « Plus que deux » compta-t-il mentalement. Ses yeux se plissèrent plusieurs fois comme pour l’aider à mieux respirer, tant l’odeur était abjecte. Clément les ouvrit de nouveau et il découvrit pour la première fois, les yeux d’Agapé. Ses pupilles étaient entourées de flammes du même rouge que ses cheveux, recouvrant la moitié de ses iris beiges, le tout était cerclé d’un liseré couleur d’or. « Fantastique», pensa-t-il au milieu de la bataille. Le monstre desserra l’emprise qu’il avait sur Clément. Le spidergné asséna un coup violent derrière lui, en direction d’Agapé, toujours sur sa carapace. Sa patte acheva son chemin sur la pommette de la femme qui se fendit sous l’impact. Des gouttes de son sang tombèrent sur Clément. Elles le brûlèrent violemment, tout comme sa marque entre les omoplates. Ce qui arriva ensuite…

D’une grosse araignée hideuse, issue d’une mutation génétique, il se retrouva, seul, dans un espace verdoyant, sans plus aucune douleur, en paix. Des terres vallonnées, recouvertes de fleurs sauvages multicolores l’encerclaient. Debout et immobile, sa peau chauffait sous les rayons des deux Soleils sanguins alors qu’il détaillait le sentier sablonneux qui serpentait vers une forêt. Une force interne l’incita à marcher puis courir vers elle. Que c’était beau, toutes ces couleurs, cette lumière, cette douceur! Clément arriva à la lisière de la forêt et il scruta les alentours. Soudain, son corps se raidit, mais il ne vit personne. Le vent soufflait, mais les feuilles ne frétillaient plus. Il entendait le crépitement des pas des animaux dans les fourrés, mais ne les voyait pas. Quelque chose clochait. Des frémissements discrets en lui se transformèrent en un mouvement compulsif qui l’invita à découvrir plus profondément cette forêt. Un fil invisible lui indiquait d’avancer en confiance. Il avait besoin de s’y engouffrer aveuglément. Pour la première fois en trente-quatre ans, il goûta la sérénité d’être au bon endroit, au bon moment. Sa place était dans cette forêt. Tout en lui l’appelait à y entrer. Il avançait un pied pour franchir le seuil, quand une intense décharge l’électrisa.

 Clément convulsa et revint au présent. Il était toujours écrasé sous le spidergné, Agapé sur sa carapace. Furieuse, elle sortit un grand poignard d’un fourreau sur son bras. Il brilla sous la lumière de la lune, avant de perforer la jonction de la carapace du monstre avec sa tête. Agapé l’enfonça et le ramena vers son bassin dans un hurlement bestial. Clément lut la peur dans les minuscules yeux de la créature, qui le bloquait sur le bitume. Après sa mort, ceux si mystérieux d’Agapé les remplacèrent. Elle était sur lui, à l’emplacement où quelques instants auparavant se trouvait la carapace de la créature. L’un et l’autre dégoulinaient de ces bavures nauséabondes et quelques secondes furent nécessaires afin qu’ils se regardent, qu’ils se voient, vraiment. Clément se décala et leurs peaux entrèrent en contact. Les pupilles d’Agapé se dilatèrent. Une vague de chaleur envahit chaque parcelle de l’anatomie de l’homme. Le sentiment de volupté fut si intense, qu’il en ferma les paupières. Une énergie sensuelle les engloba et Agapé disparut. « Je vais me réveiller, ce n’est qu’un rêve… », pensa-t-il.

Ses paupières ouvertes, il constata qu’il était allongé sur le bitume, encerclé par les hangars. Le dernier monstre explosa sous les coups d’Haziel et d’Agapé, lorsqu’enfin Clément parvint à s’asseoir, en crispant ses mâchoires. Haziel s’agenouilla auprès de la femme aux cheveux jaunes et elle lui souleva le buste, d’un de ses bras, avec délicatesse. Clément cherchait la troisième, celle aux cheveux flamboyants et aux iris de feu de la Saint Jean, celle qui lui avait offert en quelques secondes plus d’émotions que durant sa vie passée, celle qui venait de lui sauver la vie. Agapé.

— Agapé, que fais-tu ? s’étonna Haziel.

La femme sortit d’un recoin non éclairé, l’air hébété. Sa pommette était ensanglantée et ses cheveux étaient en désordre.

— Attis, a-t-elle besoin d’aide ? demanda-t-elle.

 Son visage camouflé entre des mèches libérées durant le combat accentuait son apparente vulnérabilité.

— Je lui applique du baume sur ses brûlures, ça va aller. Dans quelques minutes, vous pourrez partir. Ta joue est blessée.

— Merci, je vais m’en occuper.

Agapé toucha sa joue maculée de sang coagulé, du bout de ses doigts couverts par sa mitaine métallique.

— Qu’as-tu ? dit Haziel.

La femme caressa une dernière fois les cheveux d’Attis, qui s’assit sur ses fesses. Agapé décala une lame de son armure et fourra sa main dans une poche. Elle sortit une petite bourse en peau et appliqua l’onguent sur sa joue meurtrie qui cicatrisa instantanément.

— Je ne sais pas… vraiment pas… je l’ai senti…

— Quoi ? dit Haziel, dubitative, en la rejoignant.

— Sa chaleur et son énergie commençaient à s’infuser en moi, chuchota Agapé, le visage vers le sol.

— C’est impossible !

Haziel s’arrêta et jeta un regard perplexe sur Clément. Elle se rapprocha de lui. Son bras soutenait son torse.

— Peux-tu te lever seul ? demanda Haziel, d’un hochement de tête vers lui.

— Oui, je pense…

Il se redressa, s’aidant de ses mains. D’horribles douleurs au thorax l’empêchèrent de poursuivre. Haziel lui tendit sa main protégée par l’alliage doré, encore légèrement humide. Sa main était délicate, avec des ongles soignés et colorés. Elle le saisit sous le bras pour le mettre debout. Une fois à la verticale, le visage de Clément se contracta sous la souffrance. La douleur irradiait jusqu’à son abdomen broyé.

— Es-tu sûr que ça va aller ? insista Haziel, en le relâchant doucement, ses sourcils blancs froncés.

— Je crois, bredouilla-t-il, se tenant les côtes.

 Des larmes se formèrent au coin des yeux de Clément, malgré lui.

— Agapé, as-tu encore ton baume ?

— Il m’en reste, mais je ne peux pas…

— Donne-le-moi, dit-elle en lui tendant une paume ouverte.

Agapé le sortit de sous son armure et le posa dans la main d’Haziel.

— Applique cet onguent, sur toutes les zones où tu as mal.

— Merci, répondit-il en inclinant la tête vers Haziel.

Clément leva sa veste et son tee-shirt et il dévoila son torse contusionné et couvert d’hématomes. Il commença l’application sur son buste meurtri, dans des couinements. Quelques minutes plus tard, la femme aux cheveux jaunes rejoignit Agapé, toujours dans un profond mutisme. Haziel, qui n’avait pas bougé, fixait chaque geste de l’homme, pour l’étudier minutieusement. Le rouge monta aux joues de Clément, à qui il n’en fallait pas beaucoup pour se sentir mal à l’aise.

— Sais-tu qui nous sommes ? demanda Haziel, sans préavis.

La soudaineté de sa prise de parole le fit sursauter. Elle aplatissait, d’un geste machinal, des mèches rebelles qui tombaient devant ses yeux aux iris blancs.

— Des samouraïs ? Des Amazones, venues spécialement pour me sauver ? répondit-il, en tournant la situation en dérision.

Haziel pouffa de rire et elle fit un clin d’œil à ses consœurs.

— Peux-tu nous, dire pourquoi ils se sont attaqués à toi ? poursuivit-elle.

— Je ne sais pas.

— Tu vas prendre le temps de te concentrer et de nous exposer dans les moindres détails, tout ce qu’il s’est déroulé avant notre arrivée. Mais avant, je veux savoir, qui es-tu ?

— Je m’appelle Clément Samson. Je sortais du centre nautique et ces types… ces monstres… enfin, je ne sais pas ce que c’était, ils m’attendaient à la sortie.

— Es-tu certain que c’est toi qu’ils attendaient ? insista Haziel, en croisant ses bras sous sa poitrine.

— Leur chef connaissait mon nom.

Les trois femmes échangèrent des regards suspicieux, qui inquiétèrent Clément.

— Et… l’invita à poursuivre Haziel.

— Ils m’ont barré la route et j’ai eu le réflexe de jeter mon sac pour m’enfuir. J’ai couru jusqu’ici. Ils m’ont retrouvé et me passaient à tabac lorsque vous êtes arrivées… Oh mince, mon sac ! Il est resté à la piscine. Comment vais-je rentrer chez moi, toutes mes affaires sont à l’intérieur ? dit Clément.

— C’est un autre problème, nous verrons plus tard ! Revenons à ce qu’ils te voulaient. Tu vas souvent à cette piscine ?

— Un jour sur deux.

— Que t’ont-ils dit d’autre ?

— Je n’ai pas tout compris. Ils me traitaient sans arrêt d’humain… À présent, je comprends mieux pourquoi. Ils voulaient faire chanter quelqu’un, afin qu’ils puissent continuer leurs affaires sur Terre.

— Tu as une bonne mémoire. Ont-ils donné le nom de la personne ?

— Je ne crois pas…

— Pourquoi, toi ?

Haziel le dévisageait. Ses bras habillés de tatouages noirs étaient toujours croisés sur son armure. Agapé et la femme blonde assistaient, impassibles, à l’interrogatoire.

— Je ne sais pas, répéta Clément, d’un ton complètement perdu. Ils étaient persuadés que je me moquais d’eux.

— Attendaient-ils quelque chose, en particulier, de toi ?

— Je ne vois pas ce que j’aurais pu leur apporter…

— Très bien.

Haziel se relâcha et elle lui tendit sa main, un sourire éclatant sur son visage.

— Je suis Haziel, chef de la troupe d’élite des anges. Voici Attis…

— Salut, dit la femme aux cheveux et aux yeux jaune pâle, le haut de son buste couvert d’une pâte transparente.

— Et celle que tu connais déjà, c’est Agapé, dit Haziel.

Son sourire s’agrandit, en la désignant du doigt. L’air devint très lourd et irrespirable. La même vague de chaleur gagna Clément en contemplant Agapé. Elle l’ignorait, ses mains regroupées dans son dos.

— Non, non ! Je ne l’ai jamais vue, se défendit-il.

Confus, il secouait son visage cramoisi, en signe de négation. Haziel et Attis éclatèrent de rire, ce qui contraria l’intéressée dont l’aura rougit. La chef de l’Élite s’approcha d’elle, la prit par les bras et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Enlacée, Agapé se décrispa et ses épaules s’affaissèrent. L’atmosphère s’allégea. Leur étreinte terminée, Haziel considéra Attis et Clément.

— Attis, tu vas rester avec Agapé pour protéger l’humain. Allez récupérer son sac et ramenez-le chez lui. Je vous rejoindrai là-bas. Je vais à Sabaoth faire mon rapport et prendre les instructions pour la suite, savoir ce que l’on fait pour lui…

— Attendez ! Je ne veux pas mourir, hurla-t-il.

Clément attrapa le bras d’Haziel plus rapidement qu’il ne l’aurait cru. Le baume avait fait son effet, il ne souffrait plus. Seuls quelques points douloureux persistaient localement.

— Tu as de l’humour. Tu penses que si nous envisagions de te tuer, tu serais en train de nous parler ? rigola Haziel.

Elle ôta la main de Clément de son bras et elle récupéra sa cape sur le sol.

— Pardon, je ne voulais pas vous incommoder. Merci, pour l’onguent, il est très efficace.

 Haziel inclina sa tête, sa cape dans les bras.

— Les filles, je compte sur vous pour bien vous occuper de lui. À tout à l’heure.

Une éblouissante lumière blanche émana de son dos, à la sortie de deux immenses ailes immaculées. Elles dépassaient sa tête de plus de cinquante centimètres et triplaient la largeur de son corps. Leur couleur accentuait la perfection de l’ange. Elle les déploya et s’envola dans le ciel, dans des battements silencieux.

— Punaise ! C’est incroyable… mais qui êtes-vous ? cria Clément, sous le choc, une main sur son front.

Ses yeux rivaient les étoiles, mais il ne la distinguait déjà plus. Agapé finissait de nettoyer ses sabres et les replaçait dans leurs fourreaux en croix dans son dos.

— Haziel vient de te le dire ! Nous sommes des Anges ! répéta Agapé, désabusée.

 Elle s’essuya le visage, avec le bas de sa cape. Clément n’avait pas pu s’empêcher de la regarder et, par mimétisme, reproduisit son geste, avec les manches de son sweat-shirt. Chaque fois que ses yeux se posaient sur elle, une chaleur intense et incontrôlable l’envahissait.

— Ça promet. Je sens qu’on va bien s’amuser, éclata de rire Attis en les détaillant, les mains sur ses hanches.

Pour lire la suite, chapitre 2.

 

 

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