Le grimoire qui changera la vie #4/7 : Nouveau monde

 

le grimoire qui changera la vie d'angélique malakh

Quand elle reprit conscience, Clara s’accrocha de toutes ses forces à ce qui lui comprimait la cage thoracique.

— Tu fais moins la maline, s’esclaffa le cyclope en lui postillonnant dessus.

Clara s’essuya le visage avec son avant-bras en pestant. Elle ne parvenait pas à comprendre comment cela avait pu se produire. La moitié de son corps pendait dans le vide et la seconde était pressée entre le pouce et l’index crasseux d’un cyclope, amateur de petites créatures.

— J’exige que vous me posiez immédiatement, s’indigna Clara en se dandinant.

— Et si je ne veux pas ? rit-il en la mettant face à son œil cerné de noir.

Discrètement, les ouvriers avaient interrompu leur travail pour assister impuissants au massacre de la pauvre fille, trop curieuse pour certains voire inconscientes pour d’autres. L’image du Père Noël sur son traîneau s’incrusta dans la tête de Clara qui ne chercha pas plus loin. Elle le prit comme un signe.

— J’en informerai le Père Noël, formula-t-elle avec assurance.

Un instant, elle craignit d’augmenter la contrariété du cyclope, mais ce dernier s’interrogea.

— Comment tu y arriverais, si je t’ai mangée avant ? répliqua-t-il, après réflexion.

— Tu ignores peut-être que j’ai une relation privilégiée avec lui, fit mine de s’indigner Clara, qui entreprit le tout pour le tout.

Le cyclope hésita et l’installa sur la table de travail des lutins statufiés par la peur.

— Qu’est-ce que tu veux ? soupira le géant, les poings sur les hanches.

Clara détailla le hangar et comprit ce qui se tramait dans ce hangar. Chaque lutin avait une fine chaîne attachée à son soulier. Les petites clés à la ceinture du cyclope devaient ouvrir leurs cadenas.

— Tu fais travailler tous ces lutins sans leur accord ?

— Ce sont des lutins, les gens ne s’en soucient pas, la coupa-t-il.

— De quoi parles-tu ? s’étonna-t-elle.

— Qui se soucie des conditions de vie et de travail des lutins ? Tant que les enfants reçoivent leurs cadeaux, votre monde s’en fiche du reste. D’ailleurs, la plupart ignorent même leur existence. Ton monde se moque bien de ce que les autres endurent à partir du moment où leurs vœux sont exaucés.

— Tu te trompes sur nous. On ne méprise pas notre prochain. Personne ne peut rester insensible face à la douleur et à la misère d’autrui, le contra-t-elle, les bras croisés.

Le cyclope éclata de rire en se tapant le ventre. Les lutins retirèrent leur bonnet et le serrèrent contre leur poitrine.

— Tu m’en diras tant. Et toi, gamine, au long des Noëls que tu as déjà passés, combien de fois tu as songé à ceux qui ont fabriqué les jouets que tu trouves chaque matin de Noël au pied de ton sapin ? la défia-t-il.

Clara se racla la gorge. Elle culpabilisait. Le cyclope esclavagiste avait raison. Heureuse de découvrir les cadeaux qu’elle désirait, à aucun moment, elle n’avait songé à les remercier, ne serait-ce qu’en pensée. Pourtant malgré cet égoïsme généralisé chez les humains, Clara ne pouvait se résoudre à abandonner ces lutins maintenus en servitude. Elle le refusait.

— Moi aussi, je l’ai été, mais ça ne m’arrivera plus. Plus jamais. À compter de ce jour, je ferai en sorte que tout le monde se soucie du bien-être des lutins ! énonça-t-elle.

— Tu n’y parviendras jamais, vous autres, vous êtes trop égocentrés, se gargarisa-t-il, le sourcil relevé. De toute façon, tu vas rentrer chez toi, reprendre ta vie là où tu l’as laissée et tu oublieras. Tu les enterreras dans un coin de ta mémoire. Moi, je continuerai à retenir ceux-là et à récolter les suivants dans leur village, pouffa-t-il.

— Les récolter ? s’horrifia Clara, les mains devant la bouche.

— Ils sont moins bêtes que ce qu’ils paraissent. Leur espèce a vite compris que son intérêt était d’en sacrifier plusieurs poignées, pour que les autres vivent tranquilles.

L’estomac de Clara se révulsa et elle retint un jet de bile. Après avoir retrouvé ses esprits, elle contrattaqua.

— Mais si vous les mangez tous, vous n’aurez plus personne pour fabriquer vos jouets. Vous pensez que votre physique et votre force peuvent supplanter les lutins parce qu’ils sont plus petits et fragiles. Vous négligez un facteur essentiel, ironisa l’adolescente.

— Lequel ? ricana-t-il, sûr de lui.

— Leur nombre, articula Clara, les poings sur les hanches. Ils sont bien plus agiles, rapides et nombreux que vous. Isolés, ils ne peuvent pas vous combattre, mais ensemble, et unis…

Le cyclope s’arrêta de rire en ronchonnant et scruta les créatures qui l’encerclaient. Ils se dévisageaient, paraissant réfléchir aux propos de l’humaine. Le géant se raidit et son visage s’empourpra par la contrariété.

— Ça suffit maintenant ! Reprenez votre travail, et, toi, gamine, tu vas passer un sale quart d’heure, s’énerva le tortionnaire, les doigts tendus dans sa direction.

— Oups ! murmura Clara, en fermant les yeux.

 

À suivre…

 

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